JOURNAL

 

ICI JE SUIS LIBRE

De choses et d'autres.


 

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Dans mes dernières notes, je pense avoir été trop influencé par l'écriture de Céline, et par son esprit aigri.

 

Là où tu as un doute, efface.

Je ne suis moi que lorsque je suis triste et désireux de la mort.

 

Les égocentriques, les narcissiques, le sont parce qu'ils sont en-dehors d'eux mêmes. Tout doit tourner autour d'eux parce qu'ils tentent, à chaque instant, de récupérer leur moi .

 

 

L'imagination, superpuissance mondiale

 

Je n'aimerai que celui qui saura créer une nouvelle esthétique

 

Jeudi 2 Février 2006, vingt-trois heures et trente minutes

 

" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde " (Céline)

 

Scandale (infiniment révélateur) des dessins représentant le prophète des musulmans.
Évidemment les peuples musulmans sont terriblement paranos, et violents. Ils ont, malgré tout, quelque chose que nous autres, les occidentaux, avons perdu, le goût du sacré. (Mais ils s'y prennent comme des manches, et quelle absence d'humour et de sens de la dérision chez tous ces peuples ! )

 

Horreur de tous les monothéismes !
Horreur des religions masculines !

 

Je n'aime que ce que les femmes (ce qu'il en reste) fabriquent.

Un pays mort ne changera rien, ou très peu de choses. Il ne vivra pas de crises, ou de manière plus ou moins endolorie, blasée. Quelques pansements et puis hop. Gloire aux arabes et aux noirs qui ont suffisamment d'énergie vitale pour mettre le foutoir. Ce sont eux qui ont la fraternité dans notre pays. Ils ont raison de bousiller nos voitures de mesquins.

Je veux pouvoir me moquer des noirs, des juifs, des chinois etc. de la même manière que je me moquerais des normands, des belges comme de l'humanité entière, cette marmite bouillante.

Et lourde. Et lourde, tellement lourde.... Qui est le premier imbécile qui a décidé de donner autant de poids à la vie, cette chose si extraordinairement légère ?

L'Europe est une merde. Elle suit comme une limace le sillage de bave déposé par le grand mollusque hideux américain, l'amour ventousé au fric.
Mais l'Amérique est, du moins, plus vivante et plus humaine que l'Europe vieille croûte, négative, envieuse, frustée de n'être plus au centre du monde.

Mais l'Europe est une vieille croûte en laquelle je crois. Mon seul espoir finalement, dans ce monde qui vient ! Espoir en lambeaux, certes mais il est tout, comparé aux catastrophes narcissiques des pays comme la chine.

 

Je déclare de nouvelles lois qui ne seront jamais votées et dont tout le monde se fout. Mais ça a le mérite de m'amuser.

Surveillance de la morale publique. Trop de liberté tue la liberté. Restauration des condamnations pour outrages aux bonnes moeurs. Que les révolutionnaires et autres anarchistes aient au moins quelque chose à se mettre sous la dent, quelque chose à lutter contre, sinon, ils étouffent !

Interdiction de la pornographie, pour cause d'évanouissement du désir et du mystère de la pudeur.

J'avais plein d'idées mais là je ne m'en souviens plus. Refonte du système éducatif. L'école n'apprend rien. Qu'elle se cantonne au plus simple d'abord : apprendre à écrire, à parler. À penser (?) Rétablissement de l'habit de l'écolier.

L'art moderne est une grosse pourriture infecte. Tout ce qui n'est pas longuement travaillé, tout ce qui n'est pas l'amour de l'art, beauté, est une infection. Une horreur tout juste digne pour se torcher avec. Sous prétexte de refléter l'état du monde, prétexte ridicule, étant donné que le monde a toujours été ainsi, et que depuis la grèce classique il n'a pas bougé d'un cheveux, uniquement dans la forme. Aucun artiste ne m'excite. Tous narcissiques, idiots.

 

Je n'aime pas tant Picasso (sauf sa période bleu, mélancolique, et sa période rose). Vive Matisse, infiniment meilleur.

 

De l'affection pour l'europe. Ce qui se produit en Allemagne ou en Angleterre devrait nous toucher autant que ce qu'il se passe chez nous.

Jouissances de la fraternité !

L'Europe n'aura pas l'économie. Mais elle aurait l'art et l'esprit, lequel, au fond, joue infiniment plus dans l'histoire et l'épanouissement des peuples.

Ce n'est pas la croissance qui tire un pays, ça c'est de la foutaise ignoble, c'est d'abord, avant tout, son esprit.

Elle aura une chance si elle va à contre-courant de la course éperdue des chinois et autres vers une civilisation sans âme.

 

Après tout ça, me vient une pensée, je retire la nappe, je vous laisse mes armes j'en ai plus rien à faire. La poésie, l'émotion, rien d'autre. Espérer libère. Espérer libère. Espérer libère. Pas d'opinion sur rien ! L'ego, c'est tout ce qui nous reste pour nous donner, parfois, du plaisir à vivre. Un plaisir si malheureux.

Joie de vivre, qui sait ce que cela signifie ?

-- un ange passe --

- Ça se mange ?
- non
- Ça se rêve, ça se vit ?
- Aucune différence entre les deux, mais sans doute. (cette question ne veux rien dire)
- Ça sert à voyager ?
- Oui, sans doute
- Une sorte de train ? Une voiture hybride ?
- Plus rapide que toutes ces choses
- C'est un mouvement dans l'art ?
- Oh non, jamais je l'espère
- Une espèce d'arbre ?
- Dans l'idée, oui. Mais maintenant silence. J'en ai plus rien à faire.

 

Résultats de la civilisation :

Laitiers, courtiers, banquiers, poubelles, plastique, automobiles, goudron, relativité restreinte et générale, négociants, artistes, poètes, stylistes, cyclistes, charcutiers, directeur des ressources humaines, archivistes, ingénieurs du son, acteurs,

Dégoût. Dégoût de tout. Rêve de rien. Rien changer. Mépris de la vie. Amour infinie de la vie. Euphories bien éphémères. Indifférence au néant. mon espoir immense placé dans quelque chose de nébuleux, d'insaisissable.

 

 

bon maintenant ça suffit j'écoute de la musique.

 

 

La poésie devance tous les arts

 

 

 

Mercredi 1 Février 2006, aux environs de quatre heures du matin

 

Je vois d'ici le soleil se couchant...

... Il rousse ici même par-dessous la mousse des forêts de chêne. Souvenez-vous, l'odeur de la nature ! La sensation de l'existence, de rompre les bords ! d'un seul coup, comme ça ! Partir par devant soi, silence ! On s'invente un monde.
Ô plaisir, infinitude de la vie !

 

Rompre, s'il s'agissait que de ça ! Le vertige c'était ça, quand il entre par tous les pores. Le vertige c'est parcourir l'univers d'un bout à l'autre, au rythme d'un millimètre tous les millions d'années, et ralentir encore à chaque heure qui passe. S'allonger, sans s'immobiliser !
La poudre ! Le faisceau !
La vie, plutôt que le néant.

- Comment ?
- La vie, plutôt que le néant, te rends-tu compte ?
- je te laisse, je dois surveiller les raviolis...
- Je brûle au fond de moi, j'ai tant de choses qui fuient, et tant de choses qui me renversent !
- Attends une minute, le téléphone sonne, c'est peut-être important...
- Tu n'aimes plus, ton coeur ne s'envole plus, tu ne regarde plus de l'autre côté, tu ne franchis plus la distance !
- Est-ce que tu as l'heure ? À 20h50 il y a un film avec Alain Delon sur France 2, je voudrais pas le rater
- Et les chats ! Les hérissons, les macareux moines, ces peuples innombrables qui constellent la sphère qui nous loge, cette chance est sans prix, surprise d'être ici.

 

 

La mélancolie existe toujours.

Le secret de la vie jamais révélé parce que les vieux, jaloux, jamais plus ne vous guideront vers l'épanouissement, ils vous creuseront une tombe grise et vous y enfoncerons dans la mesure des forces qu'ils leur restent, et qu'ils déploient, entières à leur vengeance.

Malheurs des vieux, preuves que ce monde est dans l'échec.

 

Périples des chamans. Visions inconnues de l'univers. Êtres froissés comme le papier.

 

Preuve de l'inexistence de l'au-delà : Alzheimer. Comment pourraient les esprits se souvenir alors que, même ici, il est possible d'oublier toute chose et de devenir ombre. Ombre qui ne sait plus et qui va se désintégrer, sans conscience.
Abominable vide qui nous attend ! Effrayant ! Et impossible, pourtant, d'autres preuves de l'immortalité de l'âme, je le sais. Je les ai moi-même vécu, à l'époque des sensibilités. Mais les vertiges eux-mêmes sont lassant et prouvent leur sources toutes terrestres.

Penses-y, à te fabriquer une âme, quelques décennies pour la forger et toute l'éternité qui va suive pour en récolter les fruits.
Je l'ai dit une fois, je ne le répéterai plus !

Il y a quelque chose à l'intérieur, qui t'appartient, et cette chose n'a pas de prix.

 

 

Abandon aux choses primitives ! Ne jamais rien sauver, faire semblant, se fabriquer un masque, avouer sa vérité à personne. Vivre comme si nous étions déjà morts, le voilà, le secret !

 

 

 

 

J'ai des millions de choses à dire, et tout autant de parasites qui m'empêchent...

 

On a beau regarder, au fond, les gens écrivent comme ils parlent. Quelqu'un qui parlera mal écrira toujours maladroitement et si parfois, le temps d'une étincelle il écrit bien, c'est qu'il a emprunté sa voix à un autre. Et ça ne dure jamais très longtemps.

La plupart du temps les écrivailleurs choisissent quelques auteurs et calquent leur respiration sur eux, ce ne sont pas des inventeurs de style.

Alors, il ne faut pas douter, si on parle d'une seule voix, on n'a aucune raison de douter.

 

J'aimerais réussir un jour à être complètement inutile, c'est vers ça que je tend.

 

Dimanche 4 Décembre 2005

 

" Silence ! " Ce poème m'a pris 7 heures pour l'écrire, sans la moindre pose, sauf aller pisser quand c'est horriblement pressant et encore, j'attend la dernière limite car je trouve que ce besoin physiologique ajoute une espèce de stress et de besoin d'aller vite qui augmente les facultés. Comme la faim, d'ailleurs, j'essaye d'écrire à jeun. Pour que ce soit le corps qui écrive, il faut le sentir et pour le sentir vivre, il faut lui cultiver des besoins et les amplifier par différents moyens. J'écoute de la musique aussi, tout du long, de très variées. Pas de françaises si possible (mais pour ce poème il y avait des exceptions, Thank You Satan et Olivia Ruiz) pour ne pas qu'elles parasitent de mots la voix intérieure (car c'est une voix intérieure qui parle, quand c'est une voix d'emprunt, je le sens sur-le-champ et je me force au silence). Cette musique je les écoute souvent en boucle, peut-être une dizaine de fois de suite pour qu'elle provoque une sorte de transe. Une transe légère et incomplète, car si je tombe trop loin dans cet état là je n'arrive plus à réfléchir, je perds ma lucidité. C'est comme un exercice de funambule, ne tomber ni d'un côté ni de l'autre.
Je suis ailleurs pendant tout ce temps et suis complètement dans un autre monde, indispensable état d'esprit pour me sentir en mesure d'écrire de la poésie. Je fume aussi beaucoup (quelques cigarettes et un peu d'herbe que j'ai fait pousser moi-même, mais assez peu là non plus)
Dans ce tout ce temps, je garde à peu près le cinquième de ce que j'ai écris qui débouchera dans un poème. Il me faut concentrer cinq pages pour n'en garder qu'une.

Heureusement, pendant ces heures, j'en ai écrit 4 autres, des poèmes. Qui sont dans le même ton puisque c'est généralement une même idée autour de laquelle je tourne jusqu'au moment où je parviens à la cracher sur le papier. C'est difficile, combien de fois j'ai vu passer des comètes sans parvenir à les attraper !

Autrefois le retour à l'état "ordinaire" qui suit le poème me plongeait dans une déprime terrible, mais maintenant je crois que je l'ai apprivoisée. Et j'ai appris à trouver de la joie aussi dans ces moments qui appartiennent au quotidien ordinaire.

Inutile de dire que j'ai essayé quelques drogues (et des dures un peu aussi) et qu'aucune n'arrive ne serait-ce qu'à la cheville de ce que je ressens dans ces moments-là. Cette exaltation. Les autres ivresses me paraissent d'une fadeur incroyable à-côté de celle-ci.
C'est un peu comme quand on voit la vie pleinement, tout d'un coup, un rappel à l'ordre magnétique, les choses les plus dérisoires deviennent semblent vibrer d'une vitalité nouvelle. Je pense qu'il faut avoir senti le monde de cette façon pour que la vie ait un sens. Sinon, les gens se cherchent, continuellement et ne parviennent pas à régler leurs problèmes.
Dans ce cheminement, ce rite que je me suis fabriqué, j'apprends aussi à convoquer les âmes pour qu'elles m'inspirent, en quelque sorte, et je sens bien qu'elles sont là. Je sais que l'occidental moyen(occidental que je suis moi aussi) ne comprendrait rien à ce que je raconte ou me prendrait pour un fou. (Mais malheureux ! nous sommes tous fous !), mais généralement, je préfère ne pas dire leur nom de façon inutile. Il y a des choses trop précieuses pour qu'on en parle facilement, à la légère.

Je crois qu'on peut apprivoiser ces facultés, ces rythmes. Depuis 1 semaine je travaillais à ça et il m'a fallu au moins sept nuits sans le moindre résultat, devant une page désespérément blanche, pour que toute la charge émotive coincée dans la gorge remonte d'un seul coup. On ne peut pas chanter tous les jours, c'est impossible (pour ce que j'en sais du moins), d'abord parce que l'énergie demandée est trop grande, et que ces forces ont leurs rythmes comme les marées et on ne peut rester toujours à l'apogée. C'est difficile aussi de dominer son impatience (surtout pour moi). C'est pour cela aussi que les pages blanches me dépriment moins, ou les sentiments d'impuissance. Puisque même quand j'écris pas, j'écris toujours, en esprit. Et je sais que la moindre sensation vécue s'ajoute dans le puits intérieur des émotions, et qui viendra resurgir à un moment ou à un autre sur le papier. Ou non, ça n'a pas énormément d'importance. Tout ne dépend pas de moi. Et surtout, ça ne m'appartient pas. La seule chose qui m'appartienne, c'est la joie d'écrire et du moment que je me cantonne à elle, tout finit par suivre et remonter. Je préfère généralement (mais ce n'est pas chose facile) penser uniquement à l'essentiel tout en me laisser le plus possible aller, car je crois, la chose la plus difficile au monde pour un écrivain, c'est tout simplement se laisser aller à ses facultés. À calquer ses doigts sur la musique qu'il a dans le ventre pour qu'ils ne forment qu'un. S'ils se séparent, les langages se divisent et on arrive au brouillon, au confus, au conflit interne qui mène au silence, à la perte de souffle et à la frustration.
Les muses existent, je vous assure. On ne les a pas inventées pour rien. Le scientifique n'a pas encore mis à sac tout ce qui n'est pas de son domaine. On a une relation avec elles, entités indépendantes, et il faut les respecter. Comme je le disais, tout ne dépend pas de nous. Il faut apprendre aussi à se reposer sur des "forces" extérieures, à leur faire confiance. Ce n'est qu'ainsi qu'elles nous soufflent des mots à l'oreille et que l'imaginaire va plus vite que la compréhension. À ce moment-là le poème peut devenir si profond qu'il est comme un diamant aux facettes innombrables, à chaque relecture il est plus riche et ne lasse jamais. C'est ce que j'aimerais atteindre, pour autant, je ne pense pas y être encore arrivé comme je le voudrais. Et j'espère, d'ailleurs ne jamais y parvenir, c'est le chemin qui est beau, et ensuite, que ferais-je de mon petit moi si j'étais arrivé à destination, à la dernière limite de la nuit où le soleil apparaît ?
C'est un donneur d'énergie, en quelque sorte, sans tomber dans l'ésotérisme occidental douteux. L'écriture a un pouvoir immense, et comme tout pouvoir, il se mérite. On peut le trouver par la sincérité d'abord. On ne peut jamais tromper les muses, elles en savent plus sur nous que nous-même. Le moindre parasitisme de l'ego, la moindre tâche de vanité ou autre, et les muses se retirent elles vous laissent sans la moindre hésitation ni pitié, sans indulgence, dans le vide. Pour autant, les muses sont celles qui insufflent la part abstraite d'un texte, son âme, mais il y a l'autre moitié, sa mathématique, sa construction. Et ça, ça se travaille. Il y a une part de faculté ou de don dans la maîtrise du mot et de la musique, la symétrie (la symétrie est un pilier de la beauté, l'homme est fabriqué symétriquement et c'est pour cette raison que la symétrie lui rappelle instinctivement la beauté) mais il y a surtout, une immense part de travail.
C'est comme un vent qu'on nous souffle et dont tout le travail consiste à bien le diriger, le mettre dans sur les rails des lignes. Ce souffle-là qui serait mal dirigé deviendrait confus et la construction serait de travers, le diamant serait déformé et ne ressemblerait à rien.
Cet art de jongleur consiste à équilibrer les deux, pour que la construction soit idéale. Un parfait équilibre entre cet air immatériel soufflé par les arbres, les choses mystérieuses qui nous entourent et dont il faut être vraiment fou pour penser en avoir percé tous les secrets, un équilibre entre tout ça, et la réflexion, le travail cérébral qui se charge de donner une forme à ce qui n'en a pas.

 

Ne pense qu'à la jouissance d'écrire, le reste viendra de lui-même

Mercredi 23 Novembre 2005, cinq heures quarantes du matin

 

J'aurais peut-être pu le deviner. Je sentais, vaguement, qu'un certain changement allait se produire dans ma vie. Un changement, non pas d'ordre matériel, mais plus profond. Quelque chose se déplaçait tout au fond de moi. Quelque chose changeait d'endroit. Je crois qu'il était temps. L'air se faisait rare. Il me semble que je recommence à croire en quelque chose. Ce "il me semble" peut sembler pas tellement sûr de lui, c'est parce qu'il s'agit d'une chose tellement abstraite. La croyance est plus dans le doute que dans la certitude. Un peu comme de l'amour. Quand on balaye la terrasse, quand on change de peau. L'Homme n'a pas, comme les chenilles ou les serpents, la chance de muer et de changer de carapace. Mais il a une autre chance, celle de pouvoir changer les écailles, la tapisserie de sa chambre d'intérieur. Ainsi je pense, fermement, pour ce qui me concerne en tous les cas, que le changement est toujours possible, de fond en comble même. Je crois qu'il est possible de se construire, si tant est que nous sommes de la pâte à modeler, au fond, modelable pour les gens restés suffisamment frais, pour lesquels l'argile n'a pas encore définitivement durcie.
Maintenir l'humidité au fond de soi pour ne pas se dessécher, c'est tout un travail. Il faut savoir prendre certains risques, refuser le confort, aller au-devant. Après tout, la vie, c'est quand les choses changent. Sinon, c'est l'eau croupie.
Il faut, aussi, je crois, une certaine part de détestation de soi pour ne pas rester en place et changer continuellement. On hurle à tue-tête qu'il faut apprendre à s'aimer soi-même... Moi je dis qu'on s'aime trop, et qu'il faut, au contraire, cultiver une part de mépris de soi. Et surtout ne pas se rendre coupable de ne pas toujours s'aimer. C'est de là que vient la bonté, aussi.

Il me manquait un nouveau soleil et ce soleil, je l'ai trouvé, il se nomme Sabine Sicaud. Quelle découverte...Quelle souffle de vitalité cette découverte provoque en moi. Je serai éternellement reconnaissant envers Yves Heurté, qui me l'a faîte connaître.
C'est un rappel à l'ordre. Un signe des anges dans le ciel. Un véritable hymne à la joie de vivre, à la chance d'être là. C'est la poésie, telle que je la conçois. Instinctive, à la simplicité déployée comme un éventail multicolore. C'est la force de l'innocence. Je retrouve ce qu'on appelle parfois la sincérité, ce terme galvaudé, je me souviens tout à coup qu'elle existe, et que ce n'est pas du tout commettre un vain effort que de partir à sa rencontre, de la faire sienne. La sincérité, c'est exprimer les choses telles qu'on les ressent. Si on y ajoute la maîtrise de son art, on atteint à la beauté picturale. La sincérité, c'est pouvoir se croiser soi, enfant, et ne pas baisser les yeux.

 

Jeudi 17 Novembre 2005, trois heures

 

Je tends le bras, j'allume la lampe halogène blanche qui repose sur mon bureau. Le bureau sur lequel je m'appuie est en aluminium, un aluminium d'industrie, avec des stries sur les côtés. Le bord est coupant, ces feuilles collées les unes sur les autres dont est faîte cette table parfois peuvent vraiment couper si on frotte trop l'intérieur de l'avant-bras (la partie la plus tendre de l'avant-bras). Mon regard croise un paquet de cigarettes qui traîne à droite, là où habituellement je pose mes objets utilitaires comme les clefs, le porte-feuille. Tous ces objets sont posés sur une feuille épaisse et granulée de dessin. On peut y voir un une figure tracée à la craie blanche que j'avais offerte à la fille et qui devait la trouver plus ou moins intéressante, dans le but de me souvenir, elle l'avait laissée-là. J'ouvre ce paquet et j'en sors une cigarette qui n'est qu'un détail dérisoire, tremblant de plaisir pour ce qui vient —la présence de cette joie, même distante, me fait déjà trembler, mais vous ne me verrez pas, je suis seul quand cela se produit - tout ça parce que je n'ai pas d'amoureuse — dans mes lèvres, attendant quelques minutes avant de l'allumer. Je commence déjà à réfléchir à la musique que je veux écouter. Je ne veux pas entrer dans cette sorte de transe, pas ce soir. Ça coupe l'inspiration, ainsi que les excès de ressenti, désamorcent le jaillissement. Et commence la promesse. L'espace d'une minute, peut-être, je fais appel à moi-même, je pose ma peau sur la table. Je ne suis plus rien alors et je ne parle plus car ce n'est pas à moi d'aller la chercher, c'est à elle de venir me prendre. Si elle le désire (car ses désirs sont changeants et fluctuent) et je prie un peu, au fond de moi, dans une sorte de langue instinctive et familière que le temps s'arrête, que toutes les heures de désespoir qui tissent mon quotidien fécondent les minutes de merveilleux. Je réfléchis et mon cœur s'accélère, sans raison apparente et la vie tout entière entre par la brèche comme un courant d'air frais.

 

Beauté de l'accident.

Mercredi 16 Novembre 2005, trois heures et vingt minutes

 

Je pense que je suis réellement en-dehors de la vie. Je suis si différent des autres. Je fonctionne d'une manière si opposée. Ce qui est le plaisir pour eux est pour moi une souffrance. Tout ce qui devrait être bon, chez moi, me plonge dans la douleur. Il me semble que, lorsque j'ai paru, parfois, être heureux, je faisais semblant. J'écris mais je ne lis aucun livre. Je suis incapable de lire, car je change trop vite. Ce qui était merveilleux pour moi hier, est déjà, aujourd'hui, une émotion inerte. Je ne sais me maintenir sur rien. Je ne sais pas non plus me reposer sur quoi que ce soit, les amis, l'amour etc. Toutes ces choses qui habituellement font un abri, n'existent pas chez moi. Je suis, en quelque sorte, inconsistant. Comme un esprit qui erre et qui a déjà deviné que toutes les pensées sont, en fin de compte, une vue sur l'abîme. Tout est vain pour moi. L'amour est vain.
J'ai pourtant déjà été touché par la grâce. Je peux le dire maintenant, moi qui me le suis caché à moi-même pendant si longtemps. Comme un de ces secrets qu'on ne dévoile pas, par peur qu'il ne se volatilise au contact de l'air. Mais moi, je crois que je n'ai plus rien à perdre, rien du tout. J'ai touché assez tôt à quelque chose qui m'a fait comprendre que ce monde n'était qu'une apparence. Sans doute même, une vanité. Pourquoi, alors, travailler, et construire sa vie ? Toujours, cette idée vient dès que je tente de fabriquer quelque chose de mes mains. Cette idée que tout est vain. Et j'attends alors, j'attends quelque chose comme la mort.

J'aurais eu pour moi ces quelques années perdues entre deux éternités. Je me dis qu'au fond, je crois infiniment plus en la mort qu'en la vie. La première a l'éternité pour elle, la seconde a quelques années égarées dans ce monde aberrant. Je ne devrais peut-être pas parler comme ça. La mort est une certitude, la vie est un doute. Je devrais peut-être me diriger dans la voie du doute, plutôt que dans celle, plus facile, de la certitude. C'est une lâcheté que d'aimer la mort. Une lâcheté qui ne pardonne pas.
Le ciel nous répond et nous apporte ce que nous désirons vraiment. Si ce désir est la vie, alors elle vient. Si, à l'opposé, c'est la mort que nous désirons, c'est elle alors qui viendra, de la même façon, dans un même don.
Il faudrait aimer la vie comme elle vient à nous, au lieu de vouloir, à tout prix, mettre les mains sous le robinet pour en contenir et maîtriser le flot. Nous devrions laisser l'eau de la vie couler comme elle l'entend, et se mouvoir dans la pleine liberté du périmètre de l'existence mystérieuse.
J'ai mis tout en doute. À la fin, sans certitudes, on perd du même coup toutes les espérances. Des espérances, je n'en ai plus. Sans doute que je me mens maladroitement à moi-même, disant cela. Si je suis désespéré c'est que quelque part, j'espère. L'un ne va pas sans l'autre. Mais quelle est mon espérance, alors ? Je ne sais pas. Les choses changent trop vite. J'efface trop rapidement les espoirs qui viennent à moi, j'ai le sentiment, au fond, de ne pas y avoir droit. Je crois que je suis indigne. Indigne de cette vie qu'on a déposée dans mes mains et avec laquelle je ne sais pas me débrouiller.
Je ne crois pas suffisamment en l'homme pour agir avec lui, j'agis contre lui et de fait, j'agis aussi contre moi-même. C'est une impasse dont je vois déjà le dernier mur. Arrivé à ce mur, je ne peux plus avancer, car je suis dans le néant. Ce néant que j'ai tant désiré, que je redoute et qui m'assainit tant à la fois. Le néant est salvateur. C'est de lui que je tiens ma fraîcheur dans le monde, ma créativité. Il nous le faut pour prendre conscience de la vie. Mais le temps de prendre conscience de la vie, il est déjà trop tard. C'est comme si, sur le paquebot de l'existence, au lieu de rester sur le pont, de regarder les paysages et de participer aux fêtes nocturnes, j'avais décidé de descendre dans la salle des machines. Pour voir comment ça marche. Arrivé en-bas, je suis seul. La machine n'a pas d'ouvriers pour combler ma solitude, elle marche toute seule. Et l'engrenage est immense, si impalpable, que je suis incapable de comprendre ses fonctionnements, son manège, ses sorcelleries, ses origines, la destination du navire. Je suis descendu dans le noir pour en connaître plus et maintenant, je découvre que je ne sais rien, absolument rien. Et je ne sais pas encore si je pourrai retourner sur les ponts, participer aux fêtes de la vie, de l'amour et des paysages. L'obscurité laisse une empreinte retienne et quelque soit l'endroit où je pose mon regard, il y a toujours, maintenant, un coin de mon champ de vision qui reste noir.

Ma vision est bouchée, il y a un obstacle, en continu, sur mon chemin. Une chose indistincte qui m'empêche de vivre, dont je ne peux me débarrasser. Une forme trouble qui bloque la beauté, qui bloque le souffle, l'épanouissement de ma personnalité. Est-ce une malédiction ? Impossibilité de le dire, de poser un mot. Impossibilité à être.
Devant cette impossibilité, dont je ne suis pas la seule victime, lesquelles d'ailleurs semblent de plus en plus nombreuses, il reste peu de solutions. La première est, s'enfuir de ce monde. Par la musique, l'écriture ou par d'autres moyens. Où donc va nous faire parvenir cette fuite en-dehors du monde ? Vers moins de cruauté, peut-être.

Mercredi 16 Novembre 2005, deux heures et demi du matin

 

Parfois je me dis que je devrais m'accorder un peu de liberté
Cette liberté serait une sorte d'arrêt sur image
Une courte contemplation
Je ne sais pas poser un regard sur moi
Comme je ne sais pas le poser sur les choses
Le sol sur lequel j'avance me paraît mouvant
Je n'ai pas d'appui
Et je n'ai pas une minute de repos
Je crois que je ne connais pas le repos
Je suis prisonnier en quelque sorte
Prisonnier d'un mouvement perpétuel
Sur lequel je n'ai pas de prise
Je tente de poser un regard, mais l'image change trop vite
Je crois que je vais plus lentement que le monde
Un jour j'ai posé un pied au sol pendant le voyage
Pour en ralentir la cadence, j'ai enfoncé mes pieds dans la terre
Les talons devant
Je vais maintenant moins vite que le monde
Ou peut-être plus vite, je ne sais pas vraiment
Mais je ne vais pas à la même allure que lui
Ce qui me donne le sentiment d'être en-dehors
Et de ne pas m'appartenir

Vendredi 11 Novembre 2005, environ quatre heures du matin

 

Aux yeux de la nuit le vent n'obéit jamais

Je me souviens de ce petit chat roux qui se baladait sur les toits et qui venait, parfois, jusqu'à ta lucarne.
Ils ont placardé des affiches, ils l'ont perdu, paraît-il...Est-ce qu'ils l'ont retrouvé, depuis ?
Il me semble que ses maîtres lui avaient mis une clochette autour du cou, mais peut-être que je me trompe. Il avait le miaulement strident du jeune chat pas encore tout à fait mâle. Parfois je me dis que tu devrais prendre un chat, au lien de t'intéresser à ceux des voisins. Cela comblerait un peu ta solitude. Mince, on n'a pas inventé ces tigres miniatures pour rien, quand même... Un compagnon, même animal, ça n'a pas de prix. Seulement, il faudrait bien s'en occuper. Déjà que tu as du mal à t'occuper de toi-même, je te vois mal descendre dans le petit casino d'en-bas pour aller lui acheter des boîtes. Je le vois mal, aussi, ce chat, supporter l'atmosphère saturée de fumées de ta mansarde.
Quoi qu'il y a peu, lorsque j'étais chez Karen, la fille d'origine colombienne dont je t'ai déjà parlé, qui habite l'appartement où était née Edith Piaf (enfin elle était née en-bas, sur le trottoir, d'après la légende)... J'étais sidéré de voir qu'elle possède deux chats dans un petit studio de 20 mètres carrés dans la rue de Belleville, dans son abri. Cette fille, d'ailleurs, je crois qu'elle me manque, je pense souvent à elle. Je n'oserai pas l'appeler. Elle m'a proposé plusieurs fois de venir à une de ces soirées, chez elle. Mais j'ai refusé, prétextant une excuse bidon, tout ça parce que je suis sauvage et timide, si c'est pas malheureux. Ses chats étaient aussi dingues qu'elle, elle les faisait danser en les tenant par le ventre, comme des marionnettes. Ils avaient tellement l'habitude d'être bousculés dans tous les sens qu'ils ne bronchaient pas. Moi, tous mes chats ont toujours été sauvages. Peut-être que c'est moi qui les rends comme ça. Impossible de prendre un de mes chats dans les bras, ils n'aiment pas ça. Non pas qu'ils ne soient pas affectueux, au contraire, seulement, ils font les choses comme ça leur chante. Ce ne sont pas seulement de grosses boules de poils, ils ont gardé un peu de leurs gènes de vie primitive, la vie sauvage.
Ah si, peut-être, j'avais eu un chat roux, un gros chat, mais qui avait disparu, un triste jour. C'était un des rejetons de la chatte que j'ai toujours. Je l'avais peut-être gardé deux ans.
Il n'a jamais été très heureux, il me semble. C'est difficile de garder deux chats, deux, c'est la dualité, c'est la jalousie rapide. J'ai toujours préféré le premier, je crois. Les animaux le sentent, ce sont des experts dans le domaine de l'affectif, ils sentent vite quand ils n'ont pas la préférence, ils ont du mal à se faire à l'idée. Lui, il n'a pas pu et il a fini par décamper. A moins peut-être qu'il ne se soit fait écrasé par un bolide et que ma mère a choisi de ne pas me le dire. Ma mère est très forte, quand il s'agit de me cacher la vérité.

Si tu prenais un chat je pense que tu t'ennuierais moins et que tu ne le regretterais pas. Peut-être que je me trompe. Moi-même je pourrais en prendre un, mais je suis trop attaché au félin qui habite la maison de ma mère pour en prendre un à moi. J'ai du mal à partager mon affection, je suis plutôt exclusif, en fait. Et puis chez moi, c'est petit, et les fenêtres ne donnent pas sur les toits, ce serait une vraie cellule, pour lui, malheureusement. Aucun moyen de lui faire prendre l'air. Toi, il te suffirait de laisser ta fenêtre ouverte pour qu'il puisse mener sa petite vie. Sa petite existence mystérieuse de félin, inconscient qu'il existe et pourtant, si serein, il passe de la vie à la mort, comme un cours d'eau.
Aux yeux des animaux, tout semble tellement naturel. Ils paraissent, toujours, dans une sorte d'extase de la vie. Comme s'ils savaient, secrètement, d'où ils viennent et où ils retournent.
Quant à l'Homme, il suffirait de voir où sa pensée l'a mené, à quelle civilisation il a abouti. Une bien malheureuse et laide civilisation, n'est-ce pas.

Les chats conviennent très bien aux caractères secrets et introvertis. Ils s'accordent toujours avec les créatifs, les romantiques. Quant à moi, je crois que s'ils n'avaient pas été crées, j'aurais été encore plus malheureux.

Il y a peu j'ai rêvé un étrange dialogue. Un ami, qui était une sorte de sage, me disait " regarde, le chat qui se colle contre la vitre pour contempler les ombres qui passent. C'est le même chat qu'avaient connu tes grands-parents et même, dix générations en arrière, c'est le même animal. Il n'a pas changé ".
J'ai mis longtemps à comprendre. Au début j'ai trouvé ça ridicule, maintenant je crois que je commence à deviner ce qu'il voulait dire.

 

Je n'ai plus le souhait de partir. Je me demande encore si je l'ai jamais eu.
Ce que j'espère, je ne sais plus vraiment.
Je n'espère plus grand-chose à vrai dire.
Ni consolations d'aucune sorte, ni nouveautés.
Allons, que pourrais-je construire maintenant avec mes dix doigts...
J'ai été loin de moi si longtemps.
Arrivé au bout, je ne sais même plus qui je suis.
C'est pour rien qu'on fait dix fois le tour de la planète.
Quand on n'a plus la boîte musicale dans les doigts.
Je pourrais voir un paysage fantastique, je ne sentirais rien.
Ces pays désolés sont si étranges.

 

Samedi 05 Novembre 2005, vingt-trois heures et vingt-trois minutes

J'ai tout fait pour être un autre. J'ai voulu prendre pour moi les énergies des grands écrivains. J'ai voulu faire miens leurs rythmes. Parfois même, j'ai essayé de voir le monde par leurs yeux. Je les ai explorés, comme des rivages, ou des cavernes. Arrivé loin dans les terres étrangères, je ne me distinguais plus, moi. Je ne savais plus qui j'étais. Chacun de mes désirs semblaient ne plus être les miens, j'avançais dans la nuit, et ma gestuelle semblait empruntée, artificielle. Un costume.
Mais je crois que mon pays s'est agrandi. Maintenant que je fais marche arrière, je me rends compte de mes acquis. Je n'ai pas voyagé là-bas pour rien. Ce n'était pas des pertes de temps. Si je vais trop loin, il ne me restera plus que le silence.

Je n'essaierai plus d'être un autre. Je retourne aux premiers territoires.

 

Mardi 25 Octobre 2005, vers dix-huit heures

 

Tout à l'heure j'ai croisé un homme dans la rue. Il avait les cheveux droits sur la tête. Je l'ai entendu hurler de loin d'abord. Une espèce de cri d'animal primitif. Mais quoi de plus naturel, dans la jungle de cette ville.

L'homme criait des mots incompréhensibles, à moins qu'il ne parlait un langage préhistorique. Il portait très bien, d'apparence, son vieux pantalon bouffé de parisien.

Il marchait droit comme un piquet, les bras tendus de part et d'autre. En fait, je crois qu'il marchait comme un schizophrène. Vous savez, les schizophrènes, ils ont une façon particulière de marcher... Ils avancent comme des automates.

On peut d'ailleurs en conclure beaucoup des choses en regardant un homme marcher. On a vite fait le tour de sa personnalité. Sa démarche en dit plus long que son blabla. On ne parle pas pour dire des choses mais pour se sentir moins mal à l'aise. Pour remplir de mots le vase vide du quotidien, parce qu'on ne sait plus y mettre des fleurs. À son allure on peut savoir s'il est amoureux, auquel cas il a les lèvres crispés, asymétriques. Il a un air renfermé, souvent, il est habillé en noir, instinctivement, en tenue de deuil. Si tant est qu'on a bien compris que l'amour est la métaphore merveilleuse du suicide.
De toute manière, les gens se donnent toujours un air occupé, pour échapper à leur abîme. Ils font diversion.
C'est à ça que se réduit leur petite existence minutieuse...

Un franchouillard qui n'a, sans doute, jamais goûté à cette chose (ou peut-être dans son enfance mais il a déjà tout oublié) qu'on appelle parfois le paradis de la vie libre, et qui nous rend curieux des autres sans chercher à les détruire dans ce qui les différencie de la masse, s'est penché de sa fenêtre, comme un macaque de sa branche "Ta gueule, tu vas la fermer oui !"
J'imagine qu'il voulait dire "J'existe". Il était tout occupé à tenter de vivre alors ces cris le gênait dans sa concentration. Les gens aiment, instinctivement, gueuler sur les schizophrènes, un peu pour ajouter de l'ambiance à ce grand opéra-bouffe de la vie. Plutôt pour refouler d'un coup sec cette indistincte part d'eux-mêmes. S'ils étaient un peu plus schizophrènes, les gens seraient peut-être plus vivants.
Les hommes refoulent dans leur ventre jusqu'à ce que, parfois, ils débordent.

Je ne comprenais rien à ce qu'il disait, avec sa voix angoissante qui grésille. Mais à la fin, je décryptais quelques mots...Et là je compris que c'était un poète à sa manière, un Artaud démiurge, il hurlait : "Je haiiis (Avec une intonation extrêmement longue et marquée sur ce verbe), je haiiiis les hommes !"

 

 

S'effacer est un signe d'adoration.

 

Je n'ai pas traversé
Le pont
Je n'ai pas fait un pas
C'est très bien, c'est là-bas
Que ça se passe
Au fond
Je n'ai pas traversé
L'impasse
Quel con

 

Lundi 24 Octobre 2005, vers une heure du matin

 

La première erreur que commettent les gens, c'est de penser qu'ils existent. On fait semblant de vivre, la preuve, le matin quand on choisit quels vêtements on va porter pour la journée, ou le choisit comme un costume, avant d'entrer dans la pièce de théâtre et de reprendre son petit rôle, en clair, quand on franchit la porte de chez soi, c'est pour aller faire semblant d'être un homme.
Mais l'unique problème, c'est que les gens le prennent infiniment trop au sérieux, ce jeu de rôles, et du coup ils ne jouent plus, ils s'hystérisent à la vie. Ils ont laissé tombé la légèreté et la finesse sur le bas-côté du chemin. Et deviennent agressifs pour se faire une place sous les projecteurs. A la recherche du sentiment d'exister.

Quelques secondes avant le réveil, il y a l'espace d'un instant, ce laps pendant lequel on ne sait plus où nous en étions dans la pièce de théâtre, à quel tirade nous nos étions arrêté. La mécanique de l'existence rétrécie n'a pas encore rétablit son empire, nous sommes rien, et nous sommes un peu tout, finalement. Pendant ce court moment, la "vie" (qui n'a plus vraiment grand chose à voir avec la vraie vie d'ailleurs) n'est pas encore venu mettre tout son poids sur nos pauvres épaules. La nuit dans le rêve, tu ne sais pas que tu existes et tu es infiniment toi-même, libéré de cette atroce invention des australopithèques, la "réalité". Au fond, pour 24 heures, tu as environ 8 heures d'existence ignorée, et tout le reste des heures pour un épais déboire, un simulacre. 16 heures maladives pendant lesquelles tu auras pensé à mille et une manière d'en finir avec toi et le monde. Les hommes ne pensent qu'à en finir avec la vie. Ça se lit dans leurs yeux. C'est en suicidaires qu'ils foncent tête baissée dans le quotidien. Peut-être parce qu'ils sentent, instinctivement, que la vie s'est retirée.
Et moi, j'ai la sensation parfois de vivre au-milieu des morts. Je suis entouré de somnambules. De gens anéantis, grippés, blêmes, qui s'agrippent à la peau d'autrui pour le faire descendre et pour se mettre à sa place. C'est une marée humaine qui pourrit sous le soleil. Et l'argent à tout prix nous a rendu pire que tout. C'est une masse sans finesse, lourde d'horreurs, de déboires hystériques. Obsedée par la peur du matin jusqu'au soir.
Les gens se vengent. Ils se vengent des promesses qui n'ont pas été tenues, au matin de la vie. Et le soleil est un honte. Il ne devrait pas éclairer un tel monde.

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Pour ma part je pense que jamais aucun travail ne "coûte" quoi que ce soit, certainement pas le travail d'écriture, quitte à en perdre des litres de sueur, ou même 10 kilos pour écrire un livre, ce n'est jamais peine perdue, ça ne coûte rien ça. C'est même vivifiant je trouve. Ce qui coûte par contre, pour quelqu'un qui a ça dans le sang, c'est de ne plus écrire, pour diverses raisons. C'est n'avoir "plus beaucoup de musique en nous pour faire danser la vie" (je m'amuse à citer Céline mais d'ailleurs il n'avait pas toujours raison lui, il n'arrêtait pas de dire qu'il en souffrait énormément d'écrire ses bouquins, c'était pour se donner une posture. Un mystificateur...), ça, ça coûte beaucoup.
Ca fait bien de souffrir pour son travail, ça donne de l'importance, ça justifie sa petite existence d'écrivain. Je pense que c'est un cliché.
Mais il en existera toujours, des clichés. Tout ce qu'on invente aujourd'hui, demain, deviendra un cliché, quoi qu'il arrive.

Au fond, l'écriture, ce sont des petits morceaux de musiques et des boutures de style amoncelées les unes sur les autres et tout ce qui compte, c'est l'objet, le voyage en cargo qu'on offre à son petit lecteur de passage, c'est ça qui compte, faire passer le voyage comme un bonbon sous la langue, le divertir de son ennui de vivre, le reste, les infinies souffrances de l'écrivailleur, c'est bon pour nous les ouvriers que nous sommes et le lecteur ne doit pas savoir ce qu'il se passe dans la salle des machines, lui, il s'accoude à la balustrade, à l'avant du navire, regarde l'océan, avec stupeur ou dégoût, nonchalance de facade, fascination qu'importe, du moment qu'on arrive à ne pas le rendre indifférent, à le surprendre, quel que soit le moyen...A le braconner à coups de virgules, comme des hameçons. L'écrivain souffre seul, dans les cales, il ne voit pas la mer, il l'imagine et la décrit mieux de fait, il transgresse la réalité, en éclaireur, il rêve de soleil de là où il est, isolé, à tourner autour de son ombre.

 

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Quand certaines nuits, tu ne sais plus vraiment quoi penser, quand arrivé au bout de tes efforts, tu ne retrouves plus le petit morceau de paradis que tu avais laissé-là, au milieu des jouets des mégots et des boîtes de conserves. Quand tu te dis mince j'ai dû le jeter à la poubelle sans faire attention...Et que tu te regardes, l'œil ahuri, à te sentir idiot, par le miroir pour tenter d'y trouver le réconfort d'une minute passagère...Mais non tu n'es même pas vraiment joli à regarder. Et tu n'as pas d'amoureuse. Tu n'as rien mise à part quelques promesses comme du sable scintillant qui colle entre les doigts. Arrivé au bout tu te dis qu'à trop vouloir être, tu finis par n'être rien d'autre qu'une vague invraisemblance. Soudain tu prends le parti de n'être rien...Tu saisis l'idée que tu peux être heureux infiniment pour une chose dérisoire même pas visible. Tu as rompu le rythme incessant des frustrations et des déchaînements. Tu veux vivre autrement, pas une vie comme ça, pas un coup d'épée dans l'eau...et tu as décidé, fermement, de dire ce qu'il y a au fond là...et qui bouillonne ici...comme un volcan...

 

 

 

Il faut mentir m'avais tu dis il faut laisser mentir et laisser croire

Et laisser le vrai là, le tenir au-dedans ne pas le laisser fuir.

 

Je veux être tout alors que je sais déjà je n'y arriverai pas, cependant, c'est l'envie qui compte. Il faut viser haut, c'est l'époque qui veut ça, la compétition, c'est comme ça qu'on s'attrape sa sensation d'être.

 

anonymes de tous les pays, désunissez-vous

Dans certaines boulangeries on peut acheter pour un euro un petit sac de bonbons, sans réglisses de préférence. Je n'aime pas le réglisse j'ai jamais aimé d'ailleurs ma petite nièce dont je m'occupe presque quotidiennement n'aime pas du tout non plus, alors je suis bien obligé de les jeter par terre, dans la rue...je sais c'est du gâchis, mais bon, ce sera pour les pigeons. Elle n'aime pas non plus les oeufs au plat miniatures, à cause du jaune, alors elle me les donne et j'adore, c'est bien la seule chose qu'elle me donne, quand elle n'aime pas, sinon quand je lui demande une fraise tagada elle répond "non ! les fraises c'est à moââ, j'adore les fraises !"

 

T'en as pas assez mon ami à l'intérieur pour écrire des mots

Tu es déjà fatigué c'est une musique d'emprunt c'est pas la tienne

Tu mimes tes phrases tu joues avec les lignes mortes

En fait tu justifies ton existence c'est ça tu passes ta vie à justifier ton existence et ton petit métier...

Pour maîtriser la situation...

 

ENTRE LES MONDES

 

La scène se déroulait dans le métro parisien

Station Montparnasse-Bienvenue à l'heure de pointe

Je cuvais mon horreur de la masse humaine

Entre un touriste qui ne ressemble à rien et les autres choses absurdes et innommables

Qui encombrent ma vie

Pas un ciel multicolore dans ce champ de coléoptères

Assoiffé d'un peu de différent je traînais mes yeux

Il nous faut le désert pour commencer à voir les mirages

Au sein de l'horreur la moindre étincelle prend des allures de soleil

Ainsi je l'ai vu cette femme apparaître en tailleur noir

Réminiscence d'une ancienne allure anéantie par les modes américaines

Une beauté épanouie en temps réel sous mes yeux qui faisait figure d'héroïne

Elle était brune les yeux bleus la peau très blanche sûrement la conjecture que je préfère

Je vais l'appeler Céline mais je ne connais pas son nom, c'est le premier qui me vient mais c'est elle

C'est elle Céline c'est son vrai nom si elle en a un autre en étiquette c'est que ses parents se sont trompés

Après tout quelle importance, je ne la reverrai pas

Ou plutôt si je vais la revoir ici même dans mon poème et la fixer pour toujours

On a parfois dans les fourmilières quelques fourmis ailées

Qui ont le droit, elles, d'aller goûter au bleu du ciel au vent frais somptueuse

Pendant que moi je me débats dans le trou à rats immense

Elle a rayonné sur moi la promesse d'un bonheur qui a duré toute la journée peut-être plus

Elle n'en a pas idée inconsciente qu'elle était de m'émerveiller moi

Elle ne saura jamais que j'existe, je lui écris un poème

Mardi 11 Octobre 2005, minuit et dix-neuf minutes

Je suis de plus en plus enclin à penser que la littérature n'est, avant tout, qu'une affaire de style et de "petite musique", comme le disait le bon vieux Céline et que le reste n'est que prétextes et alibis, l'écriture peut être prise par deux bouts le frottis de l'égo ou le bousculement de la grosse humanité comme une énorme difformité de chair qui dégouline de tous côtés, à lui entrer dedans à grands coups, sans limite, un cri perçant pour faire trembler les gens, les retourner en eux-mêmes... Dans l'un on se présente comme acceptable, dans l'autre on se montre tel quel et même on empirant l'image de nous-même, jusqu'à présent je penchais dans l'un et l'autre comme un minable (c'est à dire qu'au fond je n'étais dans aucun des deux, funambule ridicule je n'étais rien) tout timide de dire ces lourdes phrases qui pesaient en moi, à balbutier, presque à demander à la bouse si j'ai le droit d'ouvrir un peu la bouche de prononcer quelques mots...C'est incroyable cette liberté qu'on se refuse, je ne pense pas que ce soit par peur mais plutôt par un désir bien imprimé d'agir comme les autres tout ça dans l'espoir d'être aimé et de ne pas avoir l'air d'un monstre, ne pas mettre un bout d'ongle plus loin là-bas, juste là, après la ligne blanche...
Après, ce qu'il faudrait c'est trouver la mesure la musique, très rares sont ceux qui l'ont tenu par la bride, Lautréamont, Céline, sans doute Proust (j'ai parfois le sentiment que Céline a choisi Proust comme point de repère, il semble s'être placé exactement à l'opposé de lui, comme le deuxième pilier à eux deux ils sont le porticle ils tiennent comme deux masses la littérature du XXème siècle en France) je pense en toute modestie qu'elle est en moi mais que je ne suis pas au bout de mes peines pour la tirer avec une pince de tout au fond, là, je ne pense pas en avoir fini avec elle malgré tout, de l'extraire, de la travailler, c'est beaucoup de pétrissage. Aller en sens inverse des phrases toutes faîtes qui nous viennent comme des vieux réflexes, des résurgences de choses piquées aux autres si elles sont décochées, il faut les gommer par la suite, rétrécir tout ça...toujours élaguer pour trouver la langue juste.

 

Céline c'est aussi la fin du monde.

Ceux qui n'ont pas la vocation d'écrivain sont vraiment libres dans l'écriture.

L'INNOCENSITIVE DU VENT

 

Faut laisser les détails aux gens amoureux de la vente au détail

Et la langue tricote des étoiles

La poésie

Elle y est dans son préambule la fameuse, où le théâtre mâche sa représentation

Avant-coureuse toujours prise au dépourvu, toutes mines dehors à ne plus savoir quoi raconter

Faudrait peut-être laisser ici-bas les choses d'ici-bas

Et le soulever son bruit, qu'il soit le notre, ou celui d'un autre...

Bousculer un peu le tout, tirer sur les chevaux de bois pour en découdre avec le bac à sable

On bave à l'écran avec quelque part dans nos gênes primitifs le souvenir ADN du mollusque

Puisqu'on est venu par la mer, paraît-il...On y retourne

On bave à l'ennui, à la monotonie cyclique des frétillements climatisés

A se frotter le dos au paillasson qui gratouille

On ne sort pas de la monotonie...et on rate ce qui vaut la peine d'être tenté

Dans le bleu du vacech, pour pas une puce d'oxymoctet

Le travail incessant à trifouiller le mot comme un jouet qu'on désarticule

Les jérémiades et les moi-je-souffre, à la cuvette

Les non-sens, les hystéries infécondes, les coups de palmes dans les flaques d'huile, pareil

J'en ai assez fait je crois, j'ai donné ma dose pour ma part

De l'océan à la plage, de la plage aux montagnes nuageuses, des montagnes jusqu'au désastre, puis du désastre à la mer

Mais faut faire des efforts pour la trouver sa petite languette sous-marine, un travail monstre peut-être

Les fainéants n'arriveront à rien, ceux qui ne vont pas au-devant d'eux-mêmes

Ceux qui se laissent aller à la première occasion les petits pleurnichards, les cosettes à la voix délactée

C'est en arrêtant de tourner autour de soi comme des mouches autour d'un cadavre qu'on finit par la trouver sa petite langue

On pousse les petits cris des gens comme des piaulis taillés dans le nerf

Faut pas se laisser aller au premier mot qui nous vient, toujours l'envoyer paître

Comme les moutons à l'abri là-bas dans leurs tics cérébraux à mâchouiller des marguerites mortes

Ses petites douleurs on les range au placard, s'en servir comme matière première à la limite

Mais on ne le montre pas ça ah non je ne donnerai plus dans le bourre-mou

J'ai rangé mes foutaises à leur place au sanctuaire

Je me suis rangé sous le drapeau de la pudeur

On passe à autre chose et là on y arrive vraiment, à la chose qu'on cherchait avant

Quand on n'y met plus sa prétention et son petit nombril de pacotille

Toutes mes doléances à l'idiot que j'étais hier, qui tournait sans cesse autour de la même crotte...

Une couronne de fleurs pour ce qui viendra ensuite

Il faut arriver-là où on en dégoûte les imbéciles d'écrire...c'est à ça qu'on voit la chose

Quand ils râlent qu'on les bouscule de leur petit confort et se lamentent dans leur nullité comme ils pataugent dans leur crasse incohérente

Les faire froncer le sourcil grincer des dents, transpirer dans leur erreur, à ne plus s'en remettre

Leur dire à la niche ils adorent ça, ça les éclaircit ça leur fait des repères, un abri

Les écrivailleurs c'est tout un tas d'enfants en manque de repères qui attendent la grande fessée

Qui ne savent plus par quel bout s'y prendre entre le surréalisme et l'ombilic du mollusque

Quand on écrit sans mythe on commence à discourir, à tourner autour du pot sans s'affranchir de rien

Quand on ne sait plus pourquoi on tisse des lignes on tombe inévitablement dans le petit nombril mielleux

On peut partir à la chasse au paradis c'est un but valable, ou attraper des plumes dans les airs avec des pinces à épiler

Mais avant tout on cherche une esthétique, une musique

Ou alors on ne cherche rien du tout

Et on paît comme un mouton dans un champ de trèfles

Faut savoir où on va, quel train on a pris, pour quelle gare, quelle histoire on raconte, au millimètre

Ils sont dans leur nid à attendre qu'un orage les en déloge, ils attendent qu'on leur dise c'est possible

On peut s'extraire des arrières-cours, abandonner les loges, s'y mettre sur le plancher de la scène

L'émotion est toute-là dans les chiffres, c'est une mathématique

Comme un tendre effort

Lundi 10 Octobre 2005, onze heures et quinze minutes au matin

 

De toute façon je vais vous dire, nous sommes tous, chacun de nous, de vrais imbéciles à parcourir de long en large les forums d'écriture et internet, royaume du frottis à se faire mousser les égos. Au fond, c'est le bidonville de la littérature, l'empire glauque de ceux qui ont, quelque part, un peu de mal à affronter le réel. Le réel pourtant simple des présences et du livre publié sur papier, matière concrète, à boire un verre avec des gens qui aiment la même chose que vous au lieu de masturber ses digitales contre les touches en plastique, seul à en crever avec la machine... C'est la petite mort désamorcée, la jouissance mirage des petits écrivailleurs en mal d'une reconnaissance de singe, qui écrivent et qui, au fond, font semblant de lire les autres...Les autres....Vaste concept complètement merdique dans le monde d'internet. On survole voir même on ne lit absolument pas mais c'est compréhensible, à crouler sous une montagne de mots comme des ordures qu'on amoncelle et qu'on repousse lentement vers l'abîme de l'oubli numérisé.
Ici on est seul avec soi comme des pucelards, à s'inventer des présences à base de 0 et de 1, à jouer les rôles tour à tour de merdeux, de chiatiques, d'amoureux pestés, de tricoteurs de névroses, d'antisocials à rebrousse-poil bidon, de dépressifs de service, de "regarde je suis dans les meilleurs" et j'en passe, un vrai sitcom foireux, planche de salut des rmistes en manque d'un semblant de sentiment d'exister.
La littérature sur internet en général c'est le village pouilleux aux petits chefs qui prennent un air supérieur et absent dès qu'ils ont pondu 33 blogs et 42 forums, le franchouillard minable nous exauce ses poèmes à la poursuite de la gloriole dans la jungle suintante de tout un tas d'oracles loosers, à se faire admirer dans le miroir grossissant.
Mais le pire, et le plus beau, c'est que c'est exactement pareil dans la "réalité".

Recette :  Une pincée de non-sens surréaliste pour un peu de mystère. Six cuillerées de mots bruts pour avoir l'air sincère, vrai. Un style pas trop recherché pour ne pas donner trop l'impression d'être prétentieux. Etc. Le tout bien plongé dans la marmite du nombril, à touiller pendant toute une éternité...

 

On peut si on le désire, aller récupérer mes pages, elles sont dans la corbeille ou peut-être, déjà, dans le conteneur en bas de la maison, ou dans le camion, ou même, dans le dépotoir ou brûlées dans l'usine de recyclage...À peine suffisantes pour renaître en sacs en plastique, en bouteilles d'eau, en cartons, prêts à l'exportation. Un peu comme nous à la fin, voués à la recycle, qui feront pousser des fleurs et des mauvaises herbes avec notre intimité quand elle sera toute endormie dans la terre, et changée en regrets, heu, en engrais.

 

Et ? C'est un droit inaliénable que celui d'être aliéné

 

 

Cette vie est un soleil.

J'ai trop parlé. J'aimerais rester seul maintenant. J'ai joué à la prostituée, j'ai pris la façade, maintenant je suis loin de moi. J'ai trop fait semblant. J'ai fais la pute. Ce que je devrais faire, c'est détruire toutes ces conneries. J'ai perdu une chose que je ne mérite plus de retrouver. Le mur est de plus en plus épais, le moment devra venir où tout cela prendra fin, ce ne sera pas une surprise. Je serai si cloisonné qu'on ne s'apercevra même pas de la chose. J'ai peut-être laissé pensé que j'étais heureux, parfois, mais quand j'y repense, je sais que je faisais semblant. C'est inutile...

Un soir je feuilletais les pages d'un livre (je suis amoureux de celle qui l'a écrit), et quelle ne fût pas ma surprise d'y trouver un long cheveux de femme, entre les pages un peu abîmées et vieilles. Il était là comme on comprime parfois des fleurs dans un cahier d'herboriste.

 

J'ai trop parlé.

Mercredi 05 Octobre 2005, minuit et cinquante-sept minutes

 

Je suis bien celui qui fait semblant.

 

Tu as rêvé parfois de te trouver dans une de ces forêts loin du vacarme et de rencontrer un vieux sorcier ridé, à la peau de bois noir, qui hurle en dansant autour d'un brasier plein d'étincelles. Tout ce qu'il disait était vrai, tu aurais vogué avec le monde des esprits n'est-ce pas, tu aurais vu que cela existe, et que ta petite vie matérielle n'est rien du tout, pauvre toi. Il t'aurait préparé une substance étrange, peut-être mortelle, tu aurais vu ta vie au fond, celle que tu ignores, ta vraie vie qui se déroule, je ne parle pas de celle-là, quand tu te lèves le matin difficilement pour aller travailler, ce n'est pas de cette vie-là que je...Tu aurais peut-être vu le monde des esprits qui se dispersent entre les arbres, belle nature. Il est peut-être fini le monde, terminé...je parle de cette vie que tu mènes à ton insu, peut-être prépares-tu quelque chose en silence, pour une vie future, tu l'as déjà entrevu, cette petite certitude qui rôde en toi, cette fée des marais... Et tu te déguises ce matin, tu as choisi le beau pull bleu qu'une amie t'a offert, pour te faire plaisir, sincèrement, tu as mis ces baskets, quelconques, chaque matin minutieusement tu vas choisir quel vêtement tu vas porter, on ne fera pas attention car aujourd'hui, tu ne verras personne et c'est tant mieux.
Ce matin tu as décidé de te déguiser en homme pour ajouter une journée supplémentaire, comme un galet sur le monticule de ta lente existence, existence impalpable, plus ou moins perdue parmi tant d'autres qui ont leur voix, elles aussi, comme des petites vies au creux du marais où rôdent les minuscules fées...Si tu avais rencontré ce vieux sorcier qui existe encore, mais pour peu de temps, tout au fond de la forêt amazonienne ou congolaise, ce sorcier capricieux tout attaché encore à son monde de spectres, il n'est pas capitaliste, lui, il n'a peut-être pas de métier, tout juste un nom emprunté aux arbres qui l'entourent et qui le bercent avec des lianes comme des tresses. Aimerais-tu y retourner, là-bas, sur la terre moite et sur la mousse aussi molle...Tu n'as pas mis de chapeau aujourd'hui, tu as pris seulement cette veste en cuir noir, comme le deuil, déchirée sur le côté mais ça ne se voit pas trop, tu as pris ton écharpe pour te protéger un peu de ce vent frais d'octobre parisien. en te réveillant ce matin une petite voix angélique est venu te dire à l'oreille, tu existes mon amour et tu te lèves et tu pars faire semblant d'exister et parsemer d'occupations tes heures pas tellement bien remplies. Qu'est-ce qui te ferait plaisir, aujourd'hui...
Que ce jour avance comme les autres, avec quelques pensées tristes pour te consoler, tu les regardes ces yeux que tu croises et essayant de capter ce qu'elles pensent de toutes ces choses. Que disent-elles de ces choses...Ça va où tout cela. Ça trimballe des corps dans les forêts néo-coloniales de la splendide cité et ces arbres de plâtre et de ciment, ce sont peut-être des forêts elles-aussi, peut-être que cette femme aux cheveux châtains que tu vieux de croiser se trouverait bien tout au fond d'une jungle humide couleur émeraude, peut-être est-elle cela dans une autre vie, une femme nue avec des tatouages rouges sur le front, elle n'est rien d'autre qu'une indigène, la lance à la main à courir après les phares des volvos pour attraper des ouistitis ou des koalas, elle est ceci juste sous sa veste grise...C'est à ça qu'elle pense quand elle tapote les touches de son clavier pour tisser de longues phrases, comme moi, elles pensent aux arbres de la nuit, aux cris effrayants qu'on peut entendre dans la jungle, cet immense nappe verte et sauvage, en ce moment un petit mammifère donne l'alerte à ses congénères, un oiseau de proie s'est posté juste au-dessus du terrier, en haut de l'acajou, il faut que je prévienne mon amoureuse...

Ce matin j'ai pris mes clefs déposées dans le petit bol noir en fonte qui me sert de contenant pour tout un tas de choses, j'ai pris les clefs et mon téléphone portable avec toujours des messages non écoutés qui traînent, comme un refuge de présences au cas où. Je suis souriant je suis plein d'espoir, surtout quand je suis seul, dès qu'il y a quelqu'un, je ne parle plus et je prends un air triste comme si on enterrait la vie sous mes yeux c'est dans ma nature. J'ai pris mon vélo et j'ai longé la scène pressé d'effectuer mon travail du jour c'est pour en arriver à ceci, deux mille ans de civilisation. C'est pour les épiciers désespérés et les chiens rabougris, ce matin tu te dis il y a quelque chose qui cloche personne ne fait attention cet état c'est pas normal et tu presses plus loin tes doigts pour toucher la maladie du monde. L'infernal pantin qui pense vivre c'est un fantôme moi je le sais et moi-même je suis trop conscient de ces choses et je n'ai plus l'espoir d'en sortir, c'est trop tard pour la vie c'est déjà la crépuscule, le beau crépuscule sur Paris.
Enfin tu vas t'inventer un espoir de toute pièce comme une promesse, tu sais très bien qu'elle ne se réalisera jamais mais c'est tout dans la promesse...Quand tu es né on t'a fait une promesse tu as bien compris qu'elle ne se réalisera pas maintenant tu te venges à chaque minute. C'est ainsi que tu serres tes doigts autour des barreaux de ta cellule immatérielle avec un sourire d'ange et te disant voici le soleil mon amour, je le vois, de ma prison, le soleil bleu sur la grande nappe verte végétale et je sens d'ici la sève infiniment puissante des arbres aux racines en couronnes plantées profondément dans la glèbe. Tu devines l'odeur de la mangrove aux ongles plongés dans le noir affluent c'est un sac franprix qui a arrêté sa course, accroché par un pavé là où le chemin descend sous le pont Louis-Philippe. Et tu vas plus loin dans la jungle, triche un peu plus longtemps, petit esprit un peu abandonné dans le dérisoire, l'humanité est un mythe maintenant et toi-même, tu ne fais qu'en ressasser le lointain souvenir, c'est quelque chose que tu as perdu cet affluent rouge qui coule à l'intérieur cette fibre secrète dont tu n'as plus conscience, il ne reste personne tu parles seul dans ta cellule dans la coque de ton avenir à regarder par le hublot à espérer qu'il fasse nuit pour les autres comme toi, hypocrite comme une fleur, obsolète comme un chant religieux, suranné comme un nouveau-né, tu n'attendriras pas les chats, dors toujours, ton étrange rêve...

 

Mardi 04 Octobre 2005, deux heures et quarante-deux minutes du matin

 

Je me demande si chaque homme se souvient de sa première éjaculation. J'avais 15 ans (ou 14 ans je ne suis plus exactement sûr). C'était un dimanche. Mon meilleur ami de l'époque, qui est décédé peu après (il est mort assassiné, à l'âge de 15 ans), m'avait raconté que chez lui, ça marchait.
Je me souviens de la scène :
"T'en as toi ?" Lui avais-je demandé. Nous nous trouvions dans la rue Jules Isaac.
Un silence....
"Quoi, du sperme ?
"Oui, du sperme"
"Oui, j'en ai". Il ne l'avait pas dit sur un ton fier ou supérieur, mais de façon naturelle...

Je me demandais pourquoi chez moi ça ne marchait pas encore. C'est arrivé un an plus tard que lui. Je me masturbais rarement. Un soir, dans l'ancienne maison de mon père, avec les murs oranges, j'avais essayé. C'était une sensation complètement inconnue, une espèce de brouillard. Quelque chose en moi montait. Je n'en avais pas conscience. J'avais dans la tête des images de filles, des mannequins entre autres. Elles n'étaient pas nu. Je me trouvais donc dans une étrange sensation, la nouvelle expérience de sortir de soi. J'étais, en effet, ailleurs et pour la première fois, la cause était physique. Le brouillard s'épaississait, je ne contrôlais plus grand chose. Quelque chose se produisait, je ne savais pas quoi, c'était différent des autres tentatives. Finalement, c'est arrivé, je ne comprenais pas. Un éclair était passé dans le ciel. Tout retombait lentement, toute chose autour de moi retombait, dans une chute légère. J'étais surpris. Je trouvais sur mon ventre une matière étrange, sans couleur, je ne l'avais pas remarqué, je n'avais pas senti sa présence, sur moi. Pendant un moment je ne savais pas de quoi il s'agissait. Je compris assez rapidement.
Pour m'en souvenir et comme pour garver dans le marbre ce moment, j'avais crayonné la date sur le mur, à ma gauche, trace qui a dû disparaître depuis.
Le lendemain soir, je voulais réessayer, évidemment. Je n'avais pensé qu'à cela pendant toute la journée. Lors de la deuxième fois, on pouvait voir, en petite quantité, un liquide blanc en plus, qui n'y était pas la veille.
Depuis lors, le monde s'est arrêté.

 

 

Mardi 04 Octobre 2005, deux heures et sept minutes

 

Je me souviens des crises de somnambulisme que j'avais pendant mon enfance. À l'époque où ma mère habitait le cours des arts et métiers à Aix-en-Provence (au numéro 11, je l'écris pour être sûr de ne pas l'oublier), cela m'arrivait souvent. J'ai autant en mémoire, maintenant, mes nuits et leur rêves que mes journées quotidiennes. Je me souviens, je devais avoir 6 ans, une boîte de légos se trouvait en haut d'un placard. Il fallait monter sur une échelle et encore, j'étais trop petit pour l'attraper.
Quand quelque chose allait mal, ou quand elle ne comprenait pas ce qu'il se passait, ma mère avait pour habitude de me tendre un verre d'eau. Peut-être cela guérit tout les maux. Mais, plus certainement, un verre d'eau remplaçait le réconfort maternel qu'elle ne savait pas donner.
En pleine nuit donc, je me suis levé inconscient, en état somnambulique, par je ne sais quel moyen je réussi à attraper la boîte, et à monter un véritable château fort. Je devais me trouver dans un état bizarre. J'ai le souvenir de ma mère me tendant ce verre d'eau, et le lendemain, de trouver ce château, sans me souvenir véritablement par quel miracle il avait été construit, là, par terre.
Un autre souvenir remonte à un peu plus près. Je devais avoir 14 ans, au premier rue de la fraternité, toujours à Aix-en-Provence, cette fois chez mon père.
Je suis rentré en pleine nuit dans la chambre de mon père. "Papa, il y a un avion dans le salon". Je n'arrivais pas à le convaincre. J'ai dû m'y prendre à plusieurs fois pour qu'il daigne se lever. Il me regardait en faisant une drôle de tête. Je l'ai mené vers le salon. Là je montrais l'avion du doigt. Mais il n'y était plus, je le constatais moi-même.
"L'avion n'est plus là, bon, ben je vais me coucher moi alors".
Et je retournais dans ma chambre, aux murs recouverts d'une peinture orange.

Je me souviens très bien avoir dit tout celà, j'était toujours en état de demi-sommeil, mais ma mémoire, étrangement, fonctionne de manière très efficace dans le monde du rêve.
Quelques jours après j'ai vécu ma toute première crise d'arythmie cardiaque. Ce sentiment m'était alors inconnu, et je pensais, réellement, mourir sur-le-champ. Ma mère m'a tendu un verre d'eau. Maintenant c'est une habitude, un compagnon à ma vie, bien que j'ai jamais encore pu percer le mystère de ces crises d'arythmie qui surviennent sans raison palpable, quoi que j'ingurgite, quel que soit mon état psychique...
Mon père avait dit, à mon sujet : "je me demande si cette crise d'épilepsie (il ne comprenait rien de ce que c'était, ça n'avait rien de l'épilepsie) n'a pas un rapport avec la crise de l'autre soir, quand il s'est réveillé...."

Une autre nuit, à l'âge de 7 ou 8 ans, je dormais dans la même chambre qu'une de mes cousines. Nous avions chacun notre lit, le sien, surélevé, sur un sommier, le mien, un simple matelas, par terre. Le lendemain matin, je me réveilla dans l'autre lit. Nous avions échangé nos places pendant la nuit. Cette fois je n'avais aucun souvenir du pourquoi. Selon ma cousine, laquelle riait beaucoup de ça, je l'avais réveillé en faisant des "grimaces de monstre", en la menaçant pour qu'elle me donne l'autre lit. Elle a dit avoir eu peur. Je pense qu'elle avait exagéré.

 

Deux choses m'importent : la jouissance érotique et la révolution de la condition humaine.

 

 

NUIT DU PREMIER OCTOBRE

J'étais dans l'ancienne maison de ma mère
En compagnie d'une femme inconnue, elle était brune
Peut-être ma soeur, ou une jumelle immatérielle
Nous étions sur le perron
Le ciel était rose le jardin était parsemé de couleurs incroyables
On pouvait voir devant la maison deux arbres
Dont un cerisier qui était en fleurs blanches épanouies extraordinairement belles
Des chants de blés entouraient la demeure
Soudain un bruit effroyable une patrouille aérienne s'approche
Et longe le chant
Le vacarme est assourdissant ils volent à vingt mètres d'altitude
Ils sont 5 ou 6 avions
Des avions noirs furtifs non encore imaginés c'est un monde futur
C'est un vol d'essai période de guerre ils vont à une vitesse inimaginable
Nous les regardons faire plusieurs aller-retours
Je remarque un avion plus petit il est séparé des autres
Il effectue une rotation latérale à plus de deux milles à l'heure
Peut-être une seconde pour effectuer un cercle de cinquante mètres de diamètres
J'ai comme un pressentiment il prend trop de risque il va toucher le sol
Après plusieurs cercles une aile effleure la terre
Il remonte mais semble perdre le contrôle
Je crie viens rentrons il va s'écraser
Je la tire par le bras je suis sûr qu'il va tomber près de nous
Je me réveille

 

Samedi 01 Octobre 2005, dix-neuf heures et trente deux minutes

 

Un brin de hasard dans la vie : hier soir après avoir mangé dans un restaurant situé rue Saint-Anne, je suis allé chez des gens que je ne connaissais pas (sauf l'ami que j'ai suivi là-bas), je m'ennuyais plus ou moins avec des personnes qui ne parlaient que de "japanim" (mangas japonaises). Avant d'arriver chez eux nous sommes allé une bouteille de Bayley's, crème aloolisée irlandaise, pour eux, moi je n'aime pas trop ça, ça un goût de yahourt danone au chocolat, plus une bouteille de Zubrowska, la meilleure Vodka que je connaisse. Le personnage chez qui nous sommes allé habite en colocation avec deux autres, dont quelqu'un, de son prénom jérôme, qui est sorti de sa chambre aux alentours de trois heures du matin. Lorsque je l'ai vu je me suis dit "tiens", voilà quelqu'un qui a l'air intéressant, l'instinct ne me trompe jamais sur les gens...Avant même qu'ils parlent, souvent, dans leur geste, dans ce qu'ils dégagent, je vois tout de suite s'ils possèdent un certain penchant pour la face "artistique" de la vie. Il ne parlait pas beaucoup, peut-être lui aussi avait-il peu ou pas grand choses à dire. En discutant, je l'entends dire qu'il a un site sur lequel il écrit, entre autres de la poésie.. Je ne suis qu'à moitié surpris, en fait. Il suffit de me dire ça pour que j'accroche, sur le champ, avec la personne. Je lui dit "mais si ça se trouve, on se connaît, sur le net..."
Alors je lui dit quelques nom de gens pour savoir, dont Konsstrukt. Il me répond "mais oui, je connais Christophe, d'ailleurs mon amie qui dort à-côté, dans la chambre, est son amie d'enfance. Christophe vient dormir ici, dans trois jours..." Magalie, Ariane, ou Marianne...J'avoue qu'à cause de l'alcool je suis incapable de me souvenir du nom de son amie. Par la suite nous avons eu une longue et intense discussion, sur la littérature, sur ses projets dans l'écriture, les miens... Je peux dire, sans exagérer, qu'il a sauvé ma soirée de l'ennui dans laquelle elle était plongée.

 

 

Énergétiser le poème, et le cœur s'accélère.

 

Lundi 26 Septembre 2005, une heure et vingt minutes du matin

 

PAROLES SEULES, LA TRISTESSE S'ALLONGE

 

Gâte t-on les choses en les exprimant ? C'est Virginia Woolf qui le disait. Peut-être que de vouloir aller au fond des choses est une maladie. Sans doute valait-il mieux ne rien savoir et se taire. Mais si j'étais resté sain d'esprit, je n'aurais peut-être pas écrit. Et écrire m'est ce qu'il y a de meilleur. C'est peut-être la seule activité qui me soit venu, qui soit restée sans partir. Le reste, ça part très loin. Ce sont de petites passions qui meurent et naissent tout la fois. On ne peut rien serrer dans nos doigts, on peut seulement évacuer les choses, que d'autres saisiront et qui glisseront de leur doigts, à leur tour. Je ne comprends pas comment subsiste l'instinct des femmes de faire des enfants dans ce monde. Pour moi c'est assez proche du crime, finalement. C'est mettre au monde un être qui va d'abord rêver et puis qui va, fatalement, un matin, se réveiller face à la vie. C'est ce moment-là qui le tue. Rimbaud avait dit, peu de temps avant sa mort, dans une lettre (à sa mère) de Marseille "pourquoi venons-nous au monde ?", ce trou à rat.
J'ai commencé aussi à songer à écrire un livre sur Baudelaire. Je sens, au fond de moi, que j'ai infiniment de choses à dire. D'abord, il me suffirait surtout de parler de moi. On ne parle jamais des autres, on parle surtout de soi, en tout premier lieu. L'autre est un prétexte. Mais il peut tout de même être bien utile si nous souhaitons savoir comment vivre et sentir. Je dirais plutôt, comment savoir bien mourir. Puisque la littérature, finalement, nous mène surtout à ça, comment savoir bien mourir. Comme les films, comme la musique. On voudrait savoir quel soleil placer au-dessus de nous afin de bien terminer notre vie. Serait-ce un crépuscule, la lumière du matin ? La nuit, où l'astre brûlant du plein midi...Ou encore la pluie, on a que l'embarras du choix. S'éteindre hystérique, sage, seul, seul avec une autre, après avoir beaucoup bavardé dans de très longs livres...Penser être ci, être ça...Et puis n'avoir pas vraiment penser ni vécu, finalement, avoir crû le faire. Avoir crû.
Je désire, sincèrement, m'éteindre avant le prochain coucher du soleil. J'y pense assez souvent. A force de s'entraîner à la solitude, on a de moins en moins peur de mourir. Peut-être parce que je sais que je laisse quelques lignes dérisoires derrière moi. Je ne pense pas être aimé de mon vivant. Je suis un de ceux qui ne peuvent être aimés, puisque à chaque fois que la possibilité apparaît, j'ai tout un tas d'anciennes souffrances qui me reviennent. Ce qui bon habituellement à l'homme me plonge, moi, dans le désespoir.
Je crois que je n'ai pas serré un corps depuis tellement longtemps, que je ne saurais plus le faire. Je suis maladroit. Quand je serre un corps j'ai le sentiment de faire semblant, je ne sais pas le faire. Il y a peu de raisons qu'on puisse m'aimer puisque, moi-même, je ne sais pas si au fond, j'aime qui que ce soit ici, dans ce monde. L'amour est un jeu d'acteurs, on se pousse à croire, on agit dans le mirage. Si on est innocent on peut facilement prendre ce mirage pour une pièce de théâtre bien réelle. Moi je ne sais plus. Je ne sais plus si la pièce de théâtre est bien réelle, là, sous le soleil. Je ne suis pas fou. Si je disais le contraire, je mentirais. J'ai les pieds sur terre, je sais comment fonctionne l'économie humaine, j'aurais suffisamment la connaissance des règles pour prendre part au jeu. Mais quelque chose m'en empêche, cette chose vient de moi et non pas de l'extérieur, qui me fait dire, à chaque fois, qu'absolument tout ce qu'entreprend l'Homme est vain. Sauf certaines choses. Il n'y a que ce qui contient la poésie qui m'importe.
J'aimerais compter, avec mes doigts, les choses qui maintenant m'offrent une raison de continuer la vie. Ce ne seront jamais des choses réelles, seulement des promesses. Ce n'est certainement pas l'amour, mais la promesse de l'amour qui pourrait me maintenir. Je me sens comme une éléphant tiré vers l'avant par une carotte, qui recule à mesure qu'il avance. Ou un chien qui entre en rotation pour tenter de mordre sa queue. Pour le reste... promesse d'un jour avoir de l'argent (j'en aurai beaucoup, je le sais). Mon travail qui m'offre la possibilité de rencontrer des gens. Ma famille, voir cléo grandir (quelque chose au fond de moi me dit que cléo sera le seul enfant que je verrai grandir, puisque je n'en aurai, sauf grands bouleversements, aucun). La malheureuse désagrégation de ma deuxième soeur, que je n'ai finalement, jamais connu.
Ce ne sont que des promesses personnelles. Il ne me viendrait pas à l'esprit de dire : je veux continuer parce que je crois au prochain gouvernement, en une révolution future anti-consumériste (quel ridicule), au feu d'artifices technologique à venir. Ces choses peuvent m'amuser quelques secondes, mais j'aurais vite fait de retourner en moi-même, c'est à dire dans la vie lente, éclipsée du dehors.
Voyons...Suis-je satisfait de ma vie présente, ici, maintenant. Je parviens à en être ni satisfait ni mécontent, parfois, quand j'oublie et me laisse entraîner par le courant de l'existence. Mais, fondamentalement, je n'attends rien de cette vie. Non pas que j'étais fait pour une autre vie ou un autre temps, cette pensée est stupide. Non pas que je suis mécontent d'avoir cette âme, ce cœur...Je ne suis pas malheureux d'être moi, je ne pourrais pas l'être, c'est impossible. Cette pensée est un sacrilège, une injure jetée contre tout ce qui m'est le plus cher. Je peux être mécontent de ma façon d'agir, ma façon d'utiliser ce moi, mais pas de ce moi lui-même. Peut-être est-ce une des choses qui me sauvent.

 

 

Mon désir ultime : taire le monde dans un poème.

 

Mercredu 21 Septembre 2005, trois heures et vingt-six minutes au matin

 

 

C'est dans le chaos qu'on décrit le mieux la serenité.

Tout ça, toutes ces saloperies, c'est humain après tout, non.

Si on avait le choix, entre le silence et parler...

On ne choisirait aucun des deux ou peut-être même les deux à la fois.

À travailler sans cesse la lucidité on arrive au fond des choses où tout est vain.

Je suis absolument, résolument du bon côté, je le sais.

J'espère toujours qu'on va me donner tort, je déteste avoir raison.

En disant ça j'espère passer pour un type bien et généreux sinon plus peut-être même me faire passer pour un dieu.

Il faut en avoir vécu des choses cruelles pour tenter d'être soi-même avant de mourir juste un peu une minute peut-être.

La folie est peut-être un état normal dans un monde qui ne l'est pas. Il reste toujours une consolation, quelque part.

J'aime aller jusqu'au bout de ma folie et en sortir indemne. Peut-être même en sortir plus vierge encore. Parce que ce n'est qu'un jeu finalement.

Peut-être que pour s'affranchir il faut d'abord succomber à l'obéissance.

Juste après le désespoir on peut trouver un peu d'aurore.

 

Vendredi 9 Septembre 2005, minuit et quarante-sept minutes


 

NOVEMBRE

 

Je vois souvent la clocharde de ma fenêtre, assise au même emplacement chaque jour de la semaine, mise à part le week-end et les vacances. La quarantaine, maigre, d'allure assez conforme et passable. Si elle ne quêtait pas on la prendrait volontiers pour une femme comme une autre. Elle se trouve pile dans l'axe de ma vitre, quand je la regarde. Elle doit avoir, du moins, suffisamment d'argent pour s'être acheté (ou peut-être lui a t-on offerte ?) une montre puisqu'elle vient, chaque jour, précisément à la même heure. Et le soir aussi, quand elle s'en va. Elle garde un air triste, elle est capable de rester une journée entière dans la même position sans bouger. Je me demande quelles circonstances ou quelles carences physique ou mentale l'ont rendu clocharde, sur le goudron puant, au beau milieu du marais. Je crois que les homosexuels sont plus généreux que les hétérosexuels, sans doute en raison d'une certaine libération de leur esprit et de leur moeurs. De plus ils doivent sûrement, d'abord, penser à travers leur anus (c'est une manière comme une autre de voir la vie), alors ils songent moins à l'argent. Ils sont moins radins. Se placer là est, somme toute, une bonne stratégie. Je suppose, voyant le rythme des généreux donateurs, qu'elle doit correctement gagner sa vie. Ses habits corrects incitent à lui donner de l'argent. On accepte moins facilement de donner notre argent à un poivrot pouilleux. Un pouilleux, il en existe un aussi du côté de chez moi. Je le vois souvent, le matin, sur le bord de la seine. Il souffre d'un affection aux jambes, elles sont constellées de nombreuses croûtes, il se place au soleil. Sans doute un ami lui a t-il conseillé de se placer ainsi, en plein cagnard, le pantalon relevé, pour que ses blessures puissent sécher plus rapidement. Chaque jour je le vois ainsi, gratter frénétiquement ses squames. Ce doit être terriblement douloureux et surtout, la démangeaison doit être insupportable. Dans ce genre de maladies une fois qu'on commence à se gratter, il est impossible de s'arrêter. Je me demande pour quelles raisons il n'est pas allé voir un médecin ou même, pourquoi il n 'est pas déjà à l'hôpital. J'ai pensé aller dans une pharmacie, afin de lui acheter un produit, voir une cargaison de produits de guérison. Mais peut-être n'aurais-je pas acheté les bons, peut-être que le problème se serait aggravé par ma faute.
Dans ma rue il y a aussi un autre vagabond. Je le vois souvent discuter avec une vielle femme, qui tient avec elle, à chaque fois, un livre de philosophie. Lui, porte une casquette, il a le visage affreusement maigre et maladif, il marmonne, souvent, des choses incompréhensibles pour nous, simples mortels. Je le croise si souvent que maintenant, je pense qu'il peut vaguement discerner ma silhouette. A ses yeux je suppose être un de ces jeunes cons qui se fraient un passage, pressés, dans les boulevards vers on ne sait quelle existence pas tellement plus valable que la sienne.
Ou peut-être est-il généreux, peut-être qu'il aime bien ces gens qu'ils voient passer, sans nombre, devant lui. Le nombre incroyable de touristes. Il ne mendie pas. Dans mon quartier on trouve beaucoup de riches, je crois qu'il a quelques bienfaiteurs.

Je vois aussi une autre vieille dame, toujours dans ma rue, qui passe des jours chaque jour à nettoyer, avec une inexplicable minutie, le trottoir. Je préfère infiniment voir les vieilles ici, qui poussent délicatement, avec leur canne, les feuilles mortes ou autres déchets et mégots de cigarette dans les bouches d'égoûts, que dans une maison de retraite immonde. Ici, au moins, de l'humanité et même un peu de poésie.
Les regarder, réfléchir à la vie que mènent ces incroyables clochards est pour moi tellement plus enrichissant que des minutes entières passées à regarder la télévision. Je crois que j'y apprends plus sur le déroulement des choses dans le monde qu'en regardant le vingt heures. Cette obsession d'être informé, cette distribution quotidienne des croquettes pour chats, matières fécales, des machines à nous foutre la trouille, le comptage obsessif et maniaque du nombre de morts, ça c'est vraiment pas beau à voir.
De l'autre côté du fleuve j'ai vu ce matin un hamac tendu entre deux arbres, sur les abords de la route qui longe la Seine. Je me demande comment il est possible de s'endormir près d'un tel bruit, sans doute est-il possible de s'habituer. L'Homme s'habitue à tout, comme disait le bon vieux Céline qui n'a, finalement, pas vraiment inventé la poudre (mais il sait l'utiliser). Le pire, pour l'être humain, serait de ne plus avoir d'horreurs auxquelles s'habituer ou pour s'allonger dedans avec délices. L'occident est, en somme, profondément sadomasochiste et auto-destructeur. Difficile de s'en rendre compte, avec l'habitude, avec l'ennui, on ne voit plus grand chose. Cette propension est sans doute inhérente à l'Homme. On raconte que les peuples primitifs d'Amérique, les incas et les mayas notamment, obsédés du sacrifice, ont vécu une véritable jouissance extatique en voyant leur civilisation anéantie par les espagnols. On raconte aussi que les français eux-mêmes, pendant l'occupation n'étaient pas tant malheureux de cet assaut contre leur ennui quotidien et leur mystère d'être au monde. Les écrivains qui sont plus sensibles à ces étranges mouvements intérieurs ont pu constater ce phénomène. Certains vont même jusqu'à cette pensée, lorsque survient la mort d'un proche, à notre insu, la fascination l'emporterait toujours sur la tristesse et la compassion, et nos pleurs seraient en fait des larmes de joie.

Le désir d'absolu nous manque peut-être, finalement. J'ai lu qu'il partait, à tous les coups, avec les jeunesse comme après un grand coup de vent. Comme si ce désir devait sur-le-champ signifier les choses impalpables, le ciel, l'infinitude alors que, somme toute, l'absolu, maintenant démodé, se trouve d'abord dans les éléments les plus dérisoires et banals et notre chemin quotidien. Si nous sommes naïfs au monde (et la naïveté, cette capacité ultime de l'esprit humain, se travaille comme les mathématiques), il est possible d'être sans cesse émerveillé. C'est un peu comme un fil qui nous tire vers le bonheur. Ce bonheur exaspérant, heureusement jamais atteint, il existe. On le trouve dans chacune de nos sensations, qu'elles nous semblent terribles ou jouissives. Je vais m'arrêter de parler du bonheur maintenant parce qu'il pourrait se vexer (il est jaloux et très possessif).

 

 

"Un cœur simple" de Flaubert est peut-être pour moi la meilleure nouvelle jamais écrite.

Des paroles jetées en l'air, pleines de choses et d'autres, surgissent, tournoyantes, dans la fumée épaisse, presque invisibles, les choses qu'on n'a pas dîtes. Reposez-vous.

 

Mercredi 7 Septembre 2005, une heure et deux minutes du matin

 

Assis sur le bord de la lisière, les bras en cercle autour de tes genoux tu regardes les araignées d'eaux. Finalement, tu te sens comme elles, leurs mouvements épileptiques, ce flottement, cette petitesse, c'est un peu toi. C'est sûr que toi aussi tu manges les bactéries et tu es tout aussi léger. Ses pattes sous douces pour une étendue d'eau sans mouvements. Tu ne veux faire aucun bruit, rien d'autre qu'un très léger bruissement, tu ne veux rien bousculer. Au fond, tu recherches ta mince vie minutieuse dans les plis de l'eau. Tu n'offres aucune résistance, en proie à l'obéissance. Aux courants. Demain matin il y aura une brise et tu seras transporté un peu plus loin. Tu pourras attendrir légèrement les poissons polychromes d'en-dessous qui pourront te caresser le ventre. Une membrane te sépare d'eux et quelque part tu n'es pas dans le même monde.

 

 

Lundi 5 Septembre 2005, vingt-trois heures et trente-trois minutes

 

 

Il nous reste peu, en fin de compte. C'est comme si, finalement, tu avais peu connu la vie. Auparavant tu étais dans l'attente. Parfois la tristesse se venge dans une soudaine giclée de bonheur. Je te l'avais dit, il me semble, il faut y croire encore. Si tu t'agrippes à mes doigts je t'aiderai à te reconnaître dans ce paradis amoncelé. Ne me perds pas surtout, je leur parlerai de toi. Soulève un peu ce scaphandre, je crois que, lentement, tu commences à devenir toi-même. C'est ainsi qu'on s'abandonne à l'existence. C'est un bel opéra, on peut entendre des comiques faire leur comptes sur leur fabuleuse médiocrité.
A aucun moment tu n'as songé que c'était impossible, maintenant le jour vient, c'est l'heure.

 

 

- Tu m'entends ?
- Quoi ?
- Je crois que c'est l'heure.
- L'heure ?

 

 

Nadia, c'était son nom, je crois. Le restaurant était le "Paris Bar" à Berlin, le Vendredi 2 Septembre 2005. Un de ces restaurants en vue, constellé d'artistes un peu mous. C'est pour ceux qui pensent que la France est encore romantique et artiste. Rien du tout. Elle se sent, jeune beauté, déjà déchue, ça se voit tout de suite. Elle est pleine d'assurance quand il s'agit de jouer le rôle, c'est sûr. Elle est active, dans une agence de mannequin mais elle n'y croit pas vraiment. Ce milieu l'ennuie, sans doute est-elle un peu perdue. Sur un mur on peut voir une photo noire et blanche, pornographique, dans laquelle une fille brune exerce une fellation sur un jeune imberbe. Ce genre de décoration serait inimaginable en France, dans un endroit chic. Cette fille, Nadia, je pense qu'elle est fade, physiquement, comme souvent le sont les formes trop esthétiques. Pas suffisamment de défauts. Elle sait correctement jouer son rôle de modèle pleine d'avenir, pleine d'ambition, le sourire aux lèvres, à chaque seconde comme une étrange machine à produire d'éphémères joies de vivre. Je songe qu'au fond elle est triste et certainement un peu errante.
Je pense que parfois elle songe à la mort. Devant les inconnus qu'elle croise sur le trottoir elle cesse de sourire, elle devient même sévère. Mais au restaurant, ça ne se voit pas. C'était juste l'heure de faire semblant. On commande un plat correcte, certains ne rendent plus compte depuis longtemps de ce qu'ils mangent, ils s'en moquent. Ils ont peu de plaisir. Ils s'énervent seuls à se frayer un chemin dans la voie lactée sociale. Markus, directeur artistique d'un important magazine allemand, est à ma droite. Homme frustré jusqu'à l'os, mais une de ces frustrations sans générosité. Il n'a pas remarqué que j'existais. Finalement il n'a pas tort, je ne suis rien moi, dans tout ça. Mais je suis heureux aussi de n'être rien, c'est aussi mon avantage. J'ai une certaine liberté qu'ils ont perdu depuis longtemps. Peut-être. A mes yeux il n'est rien d'autre que le débris d'une lointaine enfance.
J'ai peu l'habitude de ces sorties. Je bois du Saint-Émilion, je crois que j'arrive tout de même à vraiment l'apprécier. À ma gauche se tient Ryoji, coiffeur de profession, un japonais de trente ans, qui ressemble à un bébé de seize ans. Il a quitté son pays en pleine adolescence pour venir habiter en Europe. Avec lui je m'entends superbement bien. C'est un homme sobre, fermé, secret. Pour lui, rien ne compte plus que son travail. Il a déjà une femme et une fille, mais il en parle peu.
Plus tard je passerai une soirée entière avec lui, magnifique, pendant laquelle il me racontera longtemps son dégoût des homosexuels parce que nous étions dans un quartier gay. Je savais bien, au fond, que ce n'était pas un vrai dégoût, mais plutôt un rejet. Il aimait les hommes aussi, comme chacun, mais ça, il ne savait pas encore le reconnaître.

Nadia me lance un regard et me sourit. D'abord je ne savais pas trop ce qu'elle voulait dire. En pensée je crois que je lui ai, à mon tour, renvoyé un sourire. Mais en réalité, j'ai détourné les yeux. C'est dans les regards fuyants que se situe l'amour, à ce moment précis où un étrange instinct prend le dessus. Un sourire aurait été faux, je ne sais pas bien le faire. Je ne prêtais pas beaucoup attention à elle au commencement ce qui, peut-être, attisait un brasier à peine naissant. Ces filles qui cherchent l'amour me font penser aux chercheurs d'or, partout où elles se trouvent, elles veulent capter la passion. Ces filles semblent ne vivre que pour cela, cet élément merveilleux. Elles s'épanouissent comme du lierre le long des façades, elles sont végétales, à la poursuite de la maturité, de la floraison. Je n'ai pas confiance en moi ou plutôt, je fais semblant de ne pas avoir confiance. C'est un costume comme un autre. Parfois, soudainement, je dis certaines choses, ils sont surpris et changent d'avis sur ma personne. Je joue avec leur jugements, je crois que je m'amuse à les surprendre, leur montrer qu'ils ont tout faux. Ils sont tournés en ridicule, en proie à la confusion. Certains me devinent. Mais je m'en moque, on ne changera pas un pantin dérisoire en poète, certainement pas en un soir.
Avec Ryoji nous prenons plusieurs plats que nous partageons. Cette fois, c'est moi qui regarde nadia, je crois que j'étais attendri. L'alcool m'adoucit, c'est une volupté. Mais là, c'est elle qui détourne le regard. Elle joue à faire comme moi, elle veut faire germer la connexion. C'est dit. Puisqu'il en est ainsi, je vais moi aussi jouer au mimétisme. À partir de maintenant je ferai comme elle. Je garderai une distance, je préserverai le secret. Si elle me parle, je lui répondrai de la même manière. Je veux que le feu, naissant, le reste toujours, pour ne pas lui offrir la moindre chance de s'éteindre ou même de diminuer. L'amour impalpable est une légère brûlure. Nous savons tellement ce que ressens l'autre, bien plus que nous l'imaginons. A partir de ce regard détourné, et pendant les jours qui ont suivi, elle commença à se sentir mal à l'aise en ma présence, il en était de même pour moi. Je dirais même que nous ressentions chacun une angoisse. Mais l'angoisse, c'est le lit sur lequel vient s'allonger le sentiment amoureux.

 

 

- Réveille-toi, c'est maintenant.
- Maintenant ?
- Oui, regarde.
- Je ne vois rien.
- Regarde bien, je crois que nous sommes au monde.

 

Très tôt, j'avais pris le parti de la souffrance, comme une étincelle de vie, comme un multiplicateur de plaisirs. Je crois, maintenant que les choses sont passées, regretter de ne pas m'être abandonné à elle plus longuement. Je ne suis pas suffisamment docile. Au fond de cette toile d'apparences, je me dit que j'étais peut-être le seul à avoir pensé à elle. Elle le savait. Les autres l'ont déjà reléguée dans l'abîme de l'oubli. Ce qu'elle ne savait pas, en revanche, c'est que j'écrirai un texte sur elle ce qui, probablement, n'est pas arrivé très souvent. Nadia. Car elle est excessivement banale. Banale jusqu'à l'improbable. Et ce que je vois, si je m'avance un peu au-delà de ce large écran des apparences, c'est la jouissance étincelante des douleurs, des tentatives d'exister, toute cette portée tragique dont elle n'a qu'une idée vague, la vie. La vie dans ses fondements, simplifiée comme un grand tableau bleu de Miro, avec une petite forme rouge dans un coin, perdue dans un beau ciel. C'est elle, le petit cerf-volant errant, avec son coeur rouge abandonné au paradis immaculé, son immense naïveté.

 

L'avance intellectuelle se mesure souvent au retard sentimental.

 

 

Lundi 29 Août 2005, 1 heure et trente deux minutes du matin

 

 

Nous ne sommes que du vent. Une fois n'est pas coutume, je vais me servir de ce journal comme on se sert habituellement d'un journal intime, c'est à dire, transcrire mon expérience de la vie. Aujourd'hui j'écrirai maladroitement et avec plein de fautes, cela fait partie de mes symptômes quand les choses ne vont pas très bien. Ce que je vais écrire me fera mal, et j'ai déjà mal aux doigts.
Je repense au poème "à une passante" de Baudelaire. Je pense à ces passantes que l'on croise, parfois, dont on ne connaît pas le nom, et qui s'en vont suivre leur chemin. L'espace de quelques minutes, quelques heures parfois, nous les avons aimé de tout notre être. Crispés dans ce milieu asphyxiant où l'amour n'est plus vraiment possible. Il paraît que dans les temps de nihilisme, les poètes sont suicidaires. Je pense que c'est vrai. Leur pâle existence est réduite à rien, à poursuivre une espèce de rêve évanescent, comme des feu follets sur les cours d'eau. Que la propension à rêver d'autre chose est ridicule dans ce temps où le rien tient la vedette, où la membrane de l'humanité est comme crevée, pour laisser couler son pus atroce, son pus sans couleur. Le monde, décidément, n'est qu'un trou à rat d'où on aperçoit un peu de la lumière du dehors, par intermittence, avant, tout craintifs, de revenir dans notre terrier.

Avant même d'entrer dans le train, j'étais déjà anxieux de savoir que quelques jours plus tard, je devrai partir en voyage, vers l'Allemagne. Y faire je ne sais pas trop encore quoi. J'avais la trouille parce que je rentrais de chez mes parents pour retourner chez moi, c'est à dire, dans l'inconnu. Tout ce qui n'est pas mon univers restreint d'habitudes est pour moi l'inconnu, et l'inconnu me fout la frousse. L'amour est une chose que je n'ai jamais touché et elle aussi, me fout la frousse. J'ai bien plus peur de l'amour que de la mort. C'est une maladie que j'ai. La mort, elle, je l'ai déjà touché, je sais ce qu'elle est dans les grandes lignes, je n'ai pas d'appréhension. L'amour, lui, c'est l'abandon de tout mon être, chose que je ne sais pas faire. Je ne sais pas m'abandonner, je sais juste me taire. En entrant de ce train je voyais déjà que je venais de m'asseoir en face de la fille la plus magnifique du monde. Magnifique, physiquement sûrement, en tout cas, une de ces beautés dont j'ai longtemps rêvé. Elle portait une étoile rouge sur son T-shirt vert, la même étoile que celle de "perpétuelle", cette longue histoire où je raconte que je prends le train vers on ne sait où, comme on prend le wagon du quotidien. J'en ai le coeur brisé en des milliers de morceaux. Physiquement elle était un mélange entre PJ Harvey, Björk et frida Kahlo. Le rêve, donc. Elle me faisait penser à ces trois filles, tout en étant elle, une fille que j'ai adoré dès la première seconde. Peut-être avais-je besoin de tomber fou amoureux à ce moment-là, et que j'aurais pu choisir n'importe qui, mais non . C'est sa beauté qui est venue me chercher. Dès l'instant, je mis des lunettes sur mes yeux parce que je savais qu'elles m'aideraient à cacher ce qu'ils disent, mes yeux, j'avais besoin de créer une certaine distance pour me rassurer, pour me "protéger". Je saisi aussi un livre, "Plateforme" de Michel Houellebecq. J'en étais à peu près à la moitié. Je l'ai lu pendant tout le trajet, je ne l'ai pas lâché une seconde. Ce que je suis et tout mon tragique pourrait éclater au grand jour. Elle était déjà assise lorsque je suis arrivé, manifestement elle était monté dans ce train à Marseille, alors que moi je l'ai pris en cours de route, à la gare d'aix-en-provence. Était-ce un coup de foudre, toujours est-il que mon coeur ne s'est pas arrêté un instant, lui aussi, comme le train, à 300 à l'heure. Je me retenais de toutes mes forces de l'envie de lui sourire et de la prendre dans mes bras, comme ça. Et je ne suis pas naïf, ni aveugle, elle le désirait autant que moi. Pendant tout le trajet, elle aura tout essayé pour s'endormir, mais elle n'y arrivait pas, elle faisant semblant d'essayer. C'était le coup de foudre pour elle aussi. Elle n'arrivait pas à se contenir. Je crois qu'elle était au moins aussi timide que moi, elle n'osait pas dire un mot. Elle n'en pensait pas moins. J'étais tellement tiraillé, mes yeux suivaient les lignes, mais je ne comprenais rien à ce que je lisais, j'étais bien trop nerveux, et mes pensées ne s'arrêtaient sur rien. J'aurais donné n'importe quoi pour lui sourire, comme ça, et qu'elle s'endorme sur moi.
Nerveusement, l'oscillogramme faisait du saut à l'élastique, comme pendant les tremblements de terre.

Parfois je jetais un regard vers elle, mais je n'osais pas. Je n'osais même pas la contempler, car à chaque fois je découvrais une raison supplémentaire de l'embrasser, de la faire mienne à tout jamais. Elle me regardait. Mon regard la croise, elle frémit et détourne ses yeux, vite comme l'éclair. Elle me regardait sans cesse. Elle aussi n'osait pas. J'ai remarqué même son stratagème, qui consistait à regarder en utilisant la vitre, comme il faisait obscure dehors, la glace servait de miroir. Ça devait être aussi jour de carnaval, pour son coeur. Son coeur que j'ai tant vu et que j'ai tant aimé ! Elle trouvait les positions les plus excentriques pour faire semblant de vouloir s'endormir, tout en essayant de montrer qu'elle voulait de moi. Elle pliait soigneusement son écharpe, pour qu'elle donne un rectangle parfaitement rectiligne, et posait son menton dessus, sur l'assiette devant nous qui nous sert habituellement à poser les verres ou les magazines. Elle restait comme ça, face à moi, les bras dessous, dans une position complètement impossible à tenir, pliée en deux, elle fermait les yeux, comme si elle attendait que je l'embrasse en silence. Ou que je touche son visage. Chose qui reste plus dans le domaine de mes possibilités en ce qui concerne le premier contact. Toute connerie que je pouvais dire aurait été inutile, vaine. Je n'avais rien à dire. J'avais infiniment trop à dire d'un coup. De toutes mes forces intérieures je supportais une espèce de poids, le poids immense de tout mon manque, de toutes les innombrables heures passées seul à rêver de je ne sais même plus quoi. Je manque tellement d'amour que je pourrais en crever, voilà la vérité, et ce manque, devenu si assourdissant, si intenable, exerce sur moi le phénomène étrange de la paralysie. Dans un monde plus doux j'aurais eu droit à l'amour. Dès le premier jour. Mais voilà ce que c'est que l'amour : c'est la perpétuelle répétition de notre première tentative. On ne sort pas de notre expérience primitive. Le première fois que j'ai aimé, je me suis tu, je n'ai pas osé le dire. Depuis, je n'ai fait que répéter le même cycle. On ne sait pas, on ne nous apprend pas à quel point la première expérience est définitive. Enfin, sans doute. Je pense à cette phrase d'Aragon : "le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard". J'aurais aimé l'écrire, tant elle est vraie.
Le ciel semblait tout faire pour me rendre heureux. Il l'avait mise dans mon train, en face de moi. Elle désirait la même chose que moi. Le train lui même semblait ne pas vouloir arriver à destination avant qu'enfin j'arrive à dire ces foutues paroles. Il est tombé en panne quelques minutes avant la gare de lyon. Le ciel fait tout pour que nous soyons heureux, mais c'est nous qui refusons. C'est nous seuls. Moi, dans ce cas précis. J'avais tellement peur que tout s'achève, que tout débouche sur le vide. Pourtant, je ne pouvais pas faire autrement, je ne pouvais pas bousculer mon chemin tracé.
Pendant quelques secondes, elle s'est mise à fredonner doucement. Elle voulait me rassurer, me donner confiance, me pousser. Mais elle n'avait pas tellement confiance en elle, elle non plus. Décidément, elle ne savait plus quoi inventer, elle ne savait plus quoi faire. Elle avait peur que je n'y arrive pas.

Les gens devinent facilement ma fragilité. J'aurais voulu que le train déraille et mourir là, à ce moment-là. Ce fût une des heures à la fois les plus riches et les plus infructueuses que je n'ai jamais connu. Une voix en moi me disait elle est faîte pour toi, elle t'attend, elle te veut bon sang, qu'est ce que tu fous. Une autre voix, que j'aimerais étrangler à jamais me criait, plus forte et plus habituelle que l'autre : "ne t'abandonne pas, résiste, ne lâche pas prise, fais comme si de rien n'était, tout ça, l'amour, c'est un feu qu'on peut toucher sans se brûler, ne te laisse pas aller, garde le contrôle"... C'est à cette deuxième voix que j'ai succombé. Plus d'une fois j'ai succombé à elle. Elle m'a privé de tout amour possible, elle m'a privé de tout, en fait. Elle m'a barricadé dans la solitude. Malgré tout, je ne pense pas qu'elle durera toujours. Je songe qu'un de ces jours, à mesure que je m'ouvre un peu plus, j'aurais accès au bonheur. Car il existe, c'est une certitude. Le train s'est arrêté. Je ne voulais pas bouger. Elle ne bougeait pas non plus.
" Je ne te connais pas, mais je crois déjà tout connaître de toi, tu es magnifique, en fait, je crois que je t'aime d'un amour fou". Cette phrase n'est pas sortie de ma bouche. Elle est restée agrippée en moi, comme une saleté d'araignée. Une bombe atomique n'est rien à côté de cette phrase. Pour moi, la dire aurait été l'apocalypse. Je suis incapable de dire pourquoi. Je pense que, la prononçant, je n'aurais pas même réveillé un pinçon. J'aurais juste réalisé un peu de l'impossible. Ce que je crois impossible mais qui n'est rien, pourtant. Rien, rien du tout. Mais j'en fais toute une montagne. Les pressés faisaient la queue déjà, comme pour s'extraire d'une longue incarcération il faisait la queue et frétillaient tous, de mettre le pied dehors. Il ne restait plus personne dans le wagon, à part nous deux, comme deux idiots. "Embrasse-moi, maintenant, ne dis rien". C'est ce qu'il se passe dans les romans et dans les films. Ici, rien de tout cela. Que du tragique, sans passer par l'amour vécu. J'ai enlevé mes lunettes, j'en avais ras le bol de ces lunettes qui me bouchaient les yeux. Elle semblait me préférer comme ça, elle savait bien que le livre, les lunettes, ce n'était que des écrans. Et les écrans, c'est fait pour être crevé. Je fouillais mon sac, j'étais au bord de m'évanouir, je n'y cherchais rien de particulier. Je voulais qu'elle voit ce qu''il y avait à l'intérieur. Je crois que j'avais follement envie de lui parler de ma vie, de lui parler de moi. Je voulais qu'elle sache ce que je suis, ce que je veux. Mais elle le savait déjà. Et moi je voulais tout savoir d'elle. J'étais levé en cherchant dans mon sac, feignant d'avoir oublié quelque chose. J'avais oublié quelque chose, en effet. J'avais oublié de dire une chose, de faire une chose. Ne sachant comment s'y prendre, comme une fille amoureuse, elle s'abandonnait dans l'ultime refuge féminin, le dernier recours, celui de refléter, de faire comme l'autre. Elle se levait en même temps. Elle regardait dans la glace. Elle n'était pas maquillée, ce que j'adore, elle était extrêmement saine, chaleureuse, douce, fraîche, elle était à peu près tout, pour moi. Une fille parfaitement ordinaire, pleine de douceur. Je ne connais même pas son nom.
Alors qu'elle était appuyée sur l'assiette posée devant nous, le visage de côté, j'avais pu regarder ses cheveux. Comme j'aurais voulu connaître leur odeur. Comme j'aurais voulu m'y noyer, dans cette jungle. Ses cheveux étaient tout entremêlés, attachés derrière. Ses sourcils étaient épais, elle avait un air masculin. son nez et ses yeux étaient les mêmes que ceux de Björk, c'est ça qui me faisait penser à elle. Sa peau était très blanche, ses yeux étaient foncés. Elle dégageait une telle douceur, ou plutôt une telle envie de douceur, de bonheur, je m'y noyais comme dans un mer très légère. Elle m'était extrêmement familière. "Je crois que je vous connais depuis toujours", je crois qu'on dit souvent ça dans les films.

Finalement je suis sorti, plus que la mort dans l'âme. Je suis sorti, le visage baissé. Je crois que c'est plus que l'univers qui s'est effondré à ce moment-là, ce 27 août 2005. Arrivé chez moi, je crois que j'ai essayé de pleurer. Je n'ai pas réussi. Aucune larme ne pouvait couler. J'en voulais tellement à ce corps, à cette âme, je ne lui aurais même pas permis de laisser filtrer la moindre larme. Après avoir posé mes affaires, je suis retourné à la gare. Je ne pouvais rien faire d'autre. Impossible pour moi de me dire que tout s'est terminé, comme ça. Il reste un espoir. Je suis retourné dans le hall, face aux quais, je n'ai vu que quelques clochards. Comme je me sentis proche d'eux ! J'étais tout autant, sinon plus misérable, éclopé, exclu de l'existence. Il a fallu que je retourne dormir. Mon coeur ne s'arrêtait pas. J'étais amoureux. J'étais transis de douleur, de peur. Du désespoir dans son plus simple appareil, ce désespoir sans voile de protection. J'étais nu face au monde, qui pouvait désormais m'avaler tout entier. Je n'aurais pas poussé le moindre râle, le moindre soupir de refus.
Je me suis dit, cette gare est la seule chose qui me lie à elle, si je dois la retrouver quelque part, ce ne peut être que là-bas. Le lendemain matin, j'y suis retourné. Je crois que j'ai attendu des heures. Puis je suis allé faire semblant de déjeuner, je n'avais pas faim. J'étais juste amoureux. C'est à dire désésperé. Je me suis assis aux pieds des palmiers qui décorent le hall de la gare de Lyon. J'ai eu le temps un peu de participer à la vie des voyageurs. À côté de moi, un type de mon âge, de race blanche, s'est fait fouillé par les flics, ils ont trouvé sur lui quelques pilules, je crois. Ils l'ont embarqué en lui disant "c'est de la drogue dur ça ! allez, hop, en garde à vue". Une religieuse qui était assise sur les bancs regardait la scène, d'un air triste. J'attendais patiemment l'heure à laquelle était arrivé notre train, la veille. Dans ma tête, cette heure était peut-être un rendez-vous. Ça ne pouvait pas se terminer ainsi. Ce rien du tout, ce dérisoire, c'était tout ce qui me maintenait à elle, c'est à dire les toutes dernières miettes d'espoir. La religieuse s'est approchée de moi et m'a dit : "Qu'est-ce qu'ils lui voulaient à ce pauvre garçon ?"
-"Ils ont trouvé de la drogue sur lui", je lui ai répondu.
Elle a continué sur un long discours, où elle parlait de sa vie, elle me racontait qu'elle connaissait un jeune garçon qui se droguait, avec des seringues. Un jour il avait fait une overdose devant elle. Elle m'expliquait comment les pompiers avaient essayé de le ranimer. Je n'écoutais pas vraiment. Elle a remarqué que j'étais extrêmement triste et malheureux. Elle me disait que le pire, c'est quand arrive la fin. En gros, tant qu'il y a de la vie, il reste de l'espoir.
L'heure était passée. Je savais bien que personne n'allait venir. Au bout du compte, mon coeur s'était changé en une espèce de paillasson, le premier passant pouvait venir et marcher dessus, et s'essuyer les pieds. C'est dans le désespoir qu'on tend une main. La religieuse contemplait le tableau des départs, elle semblait un peu perdue. J'avais envie de réconfort, j'avais envie d'un peu d'espoir. Pas grand chose. Je me suis décidé à partir, non pas de la gare, c'était bien plus que ça, partir. M'en aller, rien d'autre. Mais avant, je suis passé tout de même dire un petit mot à la religieuse. "Merci beaucoup madame, bon voyage".

 

On devrait remplacer le terme "dépression" par "excès de lucidité".

Je trouve ça bien d'écrire un poème sexuel sans passer par les termes "testicule", "chatte" ou encore "chat-bite". Je trouve ça, justement, bien plus sensuel.

Mardi 23 Août 2005, dix-sept heures et quinze minutes

 

Si la mécanique sociétale me déçoit, je n'ai pas envie d'aller vers elle. Si j'apprenais que l'action pouvait être, un tant soit peu, la "soeur du rêve", ou bien si la poésie pouvait reprendre la place qu'elle mérite, je parle de la poésie digne de ce nom. Je serais prêt à être actif et participer au monde de la littérature si tel était le cas. Mais j'ai le sentiment de déjà savoir ce que j'y trouverais. Pourquoi la littérature ne devrait-elle pas me donner envie d'aller vers elle ? Pour le moment, c'est moi qui ne veut pas d'elle (je prefère sans doute cet état de choses). Je ne veux pas y aller comme une pute, qui s'adapterait à n'importe quelle saloperie. Je ne sais pas m'adapter. Si la poésie est en-dehors du milieu littéraire, alors j'irai en-dehors de lui. Je suis plein d'orgueil en disant ça, peut-être un imbécile de rêveur, mais c'est à la littérature de venir à moi, c'est à elle de venir me chercher.

 

 

J'apprenais, hier, que pour Michel Houellebecq, Baudelaire est "le plus grand des poètes, donc le plus grand des écrivains". Cela me donne du baume au coeur de savoir que le plus grand écrivain français d'aujourd'hui, comme on le dit, place Baudelaire au sommet, et la poésie elle aussi, au sommet. D'un seul coup, Michel Houellebecq monte très haut dans mon estime. Je n'ai lu encore aucun livre de lui. J'achèterai "La possibilité d'une île".

 

Une nuit, je me suis retrouvé seul face au bonheur. Et je l'ai vaincu.


Edvard Munch : La danse de la Vie

 

Vendredi 19 Août 2005, dix-huit heures et trente quatre minutes

 

L'INSTINCT SECRET

« Tout ce que nous avons vu, connu, aperçu, entendu, tout cela existe en nous à notre insu. »
Diderot

 

Parfois, je me dis que certaines personnes ont une "vie intérieure" si intense qu'elles n'ont presque plus besoin des gens, des activités, des drogues, des ivresses faciles, du travail, du voyage, afin de s'oublier, c'est à dire jouer à la vie.

Elles sont si légères, prêtes à s'envoler, qu'une simple phrase peut suffire à leur décollage.

Ces personnes, sensitives, regardent la vie par le hublot, comme si elles étaient un peu en dehors des choses.

Elles raffolent de la poésie, puisqu'elles baignent dedans. La poésie comme eux ne s'étend pas : un décollage bref, un long envol.

 

Notre vie est ainsi faîte, parsemée, du soir jusqu'au matin, de soubresauts du souvenir, d'émergences momentanées, c'est ainsi que dans nos esprits entre en collisions sans cesse, le poème que nous avons lu il y a quelques jours.

Nous avons fermé le livre, mais l'oiseau a eu le temps de s'envoler des pages. Ou le parfum (quelque soit la forme volatile qu'on veuille bien prêter au poème), du moins ses traces, sont encore enfouies en nous. Notre existence quotidienne regorge de ses résurgences.

Pour eux une vue d'ensemble, même fugace, suffit à connaître en profondeur.

C'est ainsi que Baudelaire, parti en voyage, les yeux parsemés d'étincelles, à voulu rentrer en catastrophe.

C'est ainsi que Rimbaud, lui, est parti en catastrophe.

Je ne sais pas qui je suis. Mais qui, au monde, peut répondre à cette question ? On peut être sûr de soi, sûr de son rôle à jouer.

Séparez une personne imbue d'elle-même quelques jours du confort de ses habitudes, loin de ses repères. Dans un environnement inconnu, elle ne saura plus qui elle est. Elle n'aura pas trouvé encore à quoi elle peut servir. Servitude volontaire...

Un poète, lui, dans un milieu inconnu, trouvera son ressort. De même qu'il lui faut être prisonnier pour mieux décrire la liberté, il lui faut être sans cesse en contact avec l'inconnu, pour décrire et déployer à distancece connu qui recèle tant de secrets.

Vous me direz, et vous auriez raison, qu'en agissant de la sorte elles ne font qu'effleurer superficiellement la vie et le monde. Qu'elles n'ont l'expérience ni de la profondeur des choses, ni de leurs détails, ni de leur aspect concret, ni de l'existence "telle quelle".

A cela je n'apporterais aucune objection, disant seulement qu'elles avancent comme des esprits légers sur l'océan impénétrable, elles ne font rien d'autre que semblant d'être un homme et de vivre, comme chacun. Seulement elles prennent un autre chemin, et chaque chemin possède ses richesses. Il ne faut en mépriser aucun.

 

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Les poètes sont d'abord des imitateurs, experts en mimétisme.

Mimétisme. n. m. Proprieté que possèdent certaines espèces animales, pour assurer leur protection, de se rendre semblables par l'apparence au milieu environnant, à un être de ce milieu, à un individu d'une espèce mieux protégée ou moins redoutée. Mimétisme des couleurs (homochromie), des formes (homotypie). Mimétisme du chaméléon. (Petit Robert)

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Mardi 16 Août 2005, vingt et une heures et six minutes

 

Je cherche le passionné (et la passionnée) tout abandonné à son art, que je puisse aimer, tout en l'admirant. Qui n'aurait aucune leçon à donner à quiconque. Quelqu'un capable de s'envoler, soulevé par le seul vent de sa passion. Je cherche un air frais dans un pays ennuyé.

Cet homme je l'écouterai, des nuits durant, sans m'arrêter.

 

Mardi 16 Août 2005, vingt et une heures

 

En s'élevant au-dessus de la médiocrité, l'Homme deviendrait comme insaisissable et son entourage, qui n'est pas habitué, est attiré par ce mystère comme les planètes par les trous noirs. De plus, si on les fuit, ils sont d'autant plus interloqués. C'est comme s'ils restaient sur leur faim, ils veulent absolument percer le mystère (pourquoi ne pas laisser le mystère tranquille ? ), décortiquer la personne à la poursuite de son intimité et de sa vulnérabilité. Lui, les regarde comme des fourmis creuser leur tunnel dans la terre moite, fourmis repliées sur elles-mêmes, qui pensent que leur grotte fétide est l'univers tout entier. A croire qu'elles n'ont jamais mis une antenne dehors.

 

Cloporter

Langage moderne

L'îlot mouillé des maigreurs ronchonnes.

Je pourrais tenir six fureurs chaque jour
Si je le voulais

Me réclameras-tu, si je venais à partir.

Tangence subtile

Dimanche 14 Août 2005, huit heures quarante au matin

 

Vous êtes ici dans la grande galaxie dont vous ne connaissez pas le nom. Ici, amoureux d'une femme, à regarder les pigeons mâles gonfler leur gorge, ils roucoulent, c'est la saison des amours, assis sur votre banc, au petit jardin, au pied de Notre-Dame.
Vous êtes ici pendant que vous remplissez votre déclaration d'impôts. Assis sur une chaise, ou bien à tournoyer dans la grande arabesque.

 

Samedi 13 Août 2005, vers 6 heures du matin

 

POSE MAGNÉTIQUE

 

Un soir que j'errais, lentement, dans mes pensées, il m'est venu comme une illumination. C'est dans les champs magnétiques de la nuit que germe le désir. C'est là qu'il se fabrique. Plusieurs fois déjà j'en ai eu l'intuition, peut-être même toujours, mais désormais, j'en ai la certitude. C'est en rêvant d'une fille que je commence à tomber amoureux d'elle. Cela est vrai aussi pour la musique, je n'ai vraiment aimé une chanteuse, de toutes mes cellules, que lorsque j'ai rêvé d'elle.
Après avoir rêvé d'une personne, elle reste en moi pour toujours. C'est aussi une certitude. Une part d'elle est en moi, à jamais. Peut-être même la totalité d'elle-même, je ne sais pas. Etait-ce son image fabriquée, que je voyais en rêve, qui ne serait pas la réalité ? Peu importe, puisque nous savons bien qu'en amour, l'être réel tient peu de place. Comme un magnifique vase sculpté de verre, coloré. Nous l'avons rêvé avant de la voir. Nous ne l'aimons non pas pour ce qu'il est, de la banale matière, mais pour tout ce qu'il symbolise. Et le symbole, c'est le monde du rêve.
Je suppose aussi qu'il en est de même pour tout un chacun. Pourtant, je n'ai encore jamais lu ça nulle part. Que le rêve pouvait exprimer le désir caché, oui, mais jamais qu'il en était l'origine.
Alors, si le rêve est à l'origine du désir, peut-être que l'amour, lui aussi, prend naissance là-bas. Et chaque fois que nous aimons, il s'est peut-être produit une de ces correspondances magiques, qui ont lieu parfois d'un pôle à l'autre.
Cette attirance qu'est l'amour serait le magnétisme des deux pôles du réel et du rêve.
Je ne considère pas le rêve et la réalité comme deux mondes distincts. Je suppose qu'ils sont les deux faces d'une même lune. Il n'y a pas la face clair d'un côté et la face cachée de l'autre, il y a seulement un voyage autour de la sphère, que nous effectuons chaque jour, de la même manière que les astres suivent une ellipse autour d'un centre de rotation, nous tournons. Nous gardons un souvenir plus clair et plus vraisemblable de la "phase éveillée", mais la "phase endormie", elle, n'a pas moins d'importance, elle est tout aussi présente. Nous n'en avons pas conscience, bien sûr, car il s'agit du monde de l'abstraction et que tous nos rêves sont comme dissolus dans ce que nous appelons le réel.
Il s'agit de la même chose.
Prenez un lézard, par exemple. Ce lézard n'existe pas. Il mène sa petite vie minutieuse, nous ne savons pas d'où il vient, ni où il va. Nous ne perçons jamais le millième de son mystère, du mystère de toute sa vie d'écailles vertes et de chasses aux insectes. Il n'existe pas. Nous pouvons le saisir, évidemment. Nous pouvons lui parler, il ne nous répondra pas. Il n'est pas dans le même monde que nous. Savons-nous s'il appartient à un monde quelconque ? N'est-il pas étranger à ce concept, inventé par l'homme pour se donner un pied à terre un tant soi peu solide dans le grand abîme de mystères qu'est la vie ? Il est venu, il va s'éteignant. Il a fécondé une fille-lézard, il a déjà préparé sa descendance. Celui qui viendra à sa suite, comme un clone, n'aura rien de plus à nous dire, lorsque nous lui poserons nos questions. Ainsi il en va, du va et vient de la vie. Il n'existait pas car il était symbole. Le symbole de ce qu'il y a du lézard en nous.

 

Je crois que je parle trop de Morphée. Bientôt je me consacrerai plus aux choses terre-à-terre.

 

Samedi 13 Août 2005, vers 5 heures du matin

"J'ai vu tant de choses que vous humains, ne pourriez pas croire. J'ai vu de grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l'ombre de la porte de Tannhauser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli, comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir."
(Blade runner)

 

J'écrirai peut-être un jour prochain un livre de science-fiction (si je ne l'écris pas, je l'aurais, au moins, conçu dans ma tête). Je pense, quelque part, être chanceux de me trouver dans ce court laps de temps à l'échelle de l'espèce humaine, à ce moment précis où nous commençons à nous extraire de la planète. Puisque, manifestement, nous serons bientôt éparpillés aux quatre coins de la galaxie, et que l'humanité se scindera en plusieurs "tribus". Les explorateurs vont reprendre leurs sac-à-dos et leurs chaussures de marche ! Ils auront du pain sur la planche. Exaltés par cet immense espace qui nous tend les bras, la pensée aussi, reprendra du service, elle, qui est à-demi endormie. Nouvelle période de lumières, nouvelle renaissance, de penseurs tournés vers les autres sphères !
Fini de dormir. Il faudra recommencer. Une belle occasion d'essayer de trouver mieux que la démocratie, ou moins pire. Fini, l'ancien monde, ou nous pauvres imbéciles, nous nous battions jusqu'à la mort pour quelques hectares. La Terre, vieux parchemin, comme aujourd'hui la civilisation égyptienne l'est pour nous, nous serons des vestiges. Vieillerie abîmée, berceau superflu. Immenses vaisseaux et stations. Aujourd'hui, le corps existait toujours, nous n'avions pas fini de nous en débarrasser.
Comme nous pensons petit, lorsque je me dis que la galaxie entière attend notre voyage. Comme nos petits soucis personnels sont ridicules.

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Les chaînes qui me maintiennent dans la tourmente sont en papier. Epictète, reprit par Montaigne a dit : "Les hommes sont tourmentés par l'opinion qu'ils ont des choses, non par les choses mêmes". Comment se tourmenter, après avoir saisi cette phrase ? Alors, le calme vient, quelques instants. Mais quelques instants après encore, déjà ennuyés par cette absence de tourmentes et de désastres, nous retournons à la pensée et même nous ruons sur elle. Nous ne pouvons nous passer de nous interroger, de malaxer les éternelles questions, de creuser l'abîme et de jeter de l'air dans le ciel, car il nous en faut plus. Sans cesse, plus encore.

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Samedi 13 Août 2005, à 4 heures 20 du matin

 

ARBORESCENCE

Pendant que j'écris je suis comme un gosse devant son château de légos, ou un joueur d'échecs, symboliquement, je me sens au centre du monde. Son avenir dépend de moi, de mes coups d'aiguille, de ma façon d'avancer les pions. L'écriture est ainsi une véritable arme contre le monde que j'habite. Je me sens au centre de mon monde et je le suis, qui pourra me donner la preuve du contraire ? Ainsi pendant quelques instants je règne et j'ai tout le loisir d'effectuer les bouleversements dont je rêve, je renverse l'ordre, je malaxe le réel comme un vulgaire papier, je le jette à la mer, je le fractionne. Je laboure les champs de mes illusions, je fais une seconde de 3000 ans d'histoire humaine. Plus que le monde, j'invente le lieu où vont les morts, je les déloge de leur atonie, je fais appel à eux, je test leur réflexes, leurs pensées, dans une catharsis chamanique je leur demande d'entrer en moi, car ils vivent. Pendant que presque personne ne songe à ces choses-là, je ne remets pas en cause l'immortalité de l'âme. Sur une planète vidée de toute spiritualité, je conçois ma religion, je me sens libre de la créer moi-même, je fabrique mes idoles, mes temples. Ma mythologie. Arborescence.

Une fois le travail fini, une fois que ma folie se tait, je retourne au réel et m'adapte. Le cerveau possède une capacité d'adaptation incroyable, et ma pensée, mon ouverture d'esprit est plus grande encore. Je pense à mille choses à la fois. Ainsi, libéré de tout conformisme.

 

 

Samedi 13 Août 2005, à 3 heures 50 du matin

 

LE MANQUE COMMENCE À POINDRE

Je le sens venir, et je vais bientôt me sentir idiot. Ma vie, qui est une terasse, donne sur le manque. En effet, pourquoi ai-je eu droit à tant de silences désordonnés. J'éprouve ce manque, mais à la fois, je ne sais pas ce que je ferais s'il venait à être consolé, si l'ombre se faisait réelle. "Être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre".... Que désire un poète, ou plutôt, ce qu'il se refuse, est-ce que ce n'est pas la réalisation de ses désirs ? Que ferait-il de son pauvre moi, et son idéal, qu'il a voulu inaccessible. Si j'avais la force, si je prenais le risque, j'y aurais droit. J'y ai droit, d'ailleurs, je l'ai amplement mérité. Aux yeux des autres, jamais aux miens. La gestuelle est simple, elle consiste à se laisser faire, à se laisser aller au vent. Mais je pense trop. Le pensée nous rend dégénérés, elle évacue le primitif, en nous, le spontané et si l'idée à lieu, l'action, elle, ne se déroule pas, elle est un feu d'artifice mouillé. Je pense qu'un jour, j'ai manqué une marche et par orgueil, je n'ai plus voulu tenter l'ascension vers la maturité, toujours par orgueil, je me suis énervé contre les obstacles, me disant qu'ils n'étaient pas dignes de moi. Indignes que je les affronte. Alors, je les contourne et me retrouve sur la rive, et j'attends, "Je n'ai jamais rien fait qu'attendre / devant la porte fermée" ... N'est-ce pas le fruit de toute une vie, cette attente interminable et n'est-elle pas si précieuse, autant qu'il nous est donné de succomber à elle, aussi précieuse par le seul fait qu'elle est une abstraction, un endroit très flou, sur la plaque photographique ? Ce soir je ne mettrai pas de nom sur mon manque, pour qu'il m'enveloppe. Et parce que l'absence est trop forte.

 

Samedi 13 Août 2005, aux environs de deux heures du matin

 

Les rejetés, les exclus, ont besoin, pour justifier leur existence, de s'inventer une espèce de mission mystérieuse. Ils vivent dans le faux semblant, "s'hystérisent" et ne pouvants s'inclure dans le grand système, pour des raisons de troubles mentaux ou par volonté (autrement plus rare), il ne leur reste qu'une seule chance, celle de se vouer à un idéal, profondément inaccessible.
C'est ainsi que fonctionnent les Kafkas, les Artauds...
Ils sont déchirés entre l'impuissance et l'orgueil. Mais ils ont le courage d'au moins tenter de se montrer tels qu'ils sont.

Aussi les personnes intégrées dans la "globale économie du monde", ont besoin, elles aussi, des maladifs, des ombres. Puisque leur folie est, en fin de compte, plus juste que cette autrement plus dangereuse folie, cette "réalité" du bien et du vrai, si facilement et communément admise.

 

Le 12 août 2005

"Vous qui entrez, laissez tout désespoir."

L'autre, en amont (Lautréamont)

 

Je graverai cette phrase au-dessus du grand gathering of flowers de mon paradis.

 

 

Le 11 Août 2005, à neuf heures et quinze minutes, au matin

 

Quelle heure est-il...
- Il est l'heure d'aller dormir
- Mais pour aller où ?
- N'importe, ailleurs
- Toujours voyager, sans cesse, il me le faut. Voyager dans les gens. Dans mes pensées. C'est idiot. Dormir, est-ce voyager en soi, ou ailleurs ?
- Dormir, c'est aller. Sans penser à revenir. Comme la mort. C'est faire ce que les gens ne font pas suffisamment, palper du bout des doigts, la mort avec innocence.
- Si je ne suis pas ici, où vais-je, lorsque je dors ? J'aimerais savoir, car je crois avoir habité plusieurs années déjà ce royaume. Pourtant, je ne le connais pas.
- Ta raison ne le connaît pas, mais ton esprit, lui, y vogue comme en territoire familier, abstrait comme une étoile. Ton esprit mène sa propre vie et tu n'en as pas conscience. Il prépare le lit sur lequel va s'allonger de ta vie future.

 

Le 11 Août 2005, à neuf heures et trois minutes, au matin

 

DESCRIPTION CHIRURGICALE DU BONHEUR TEL QUE JE NE L'AI PAS CONNU MAIS TEL QUE JE LE CONÇOIS, C'EST À DIRE, FINALEMENT, TEL QUE JE LE VIS

 

 

C'est l'histoire d'une longue portée sur l'apesanteur de l'histoire, l'histoire volée des petits récits. C'est l'histoire aussi des feuilles amoncelées sur le tapis de l'amour éperdu, sur lequel on se couche appesanti, étiolé, étoilé, sans nervure, à plat ventre, quand on est heureux, jusqu'à l'évanouissement. C'est une perspective émotionnelle, multiplement coloriée, des bâtiments à la pleine majesté des moucheronnes. Et puis dans le ressac, fixée dans sa mouvance, c'est la voix, avant tout. La voix sans hygiène, croisée des perturbations de l'ancienne poitrine, féminine, adorable sûrement, sans aucun autre mot que la primitive sensation, vibratoire, stupéfaite. Le voici, tel que je le conçois, le bonheur vain de toute une vie, insuffisante à entourer de son doigt polaire, l'arrondi d'une vocale. Le tracé des cataractes. Et c'est ceci encore, la floraison sans fin, à l'accroissement des vertèbres, sans cesse, vengeresses au bonheur.

 

 

Le 11 Août 2005, aux environs de huit heures quarante du matin

 

Ici, dans mon journal, je suis libre. Peu importe qu'on vienne me lire. Si ce n'est pas maintenant, ce sera plus tard. Quelques gens viendront peut-être, chercher jusqu'au fond des décimales un petit grain de flottaison, à l'abri, discret sur les flots des mailles du réseau cybernétique. N'importe qui de ce monde, ou même, du dehors du monde, peut venir ici me lire. Me lire, je veux dire, non pas suivre les phrases comme les lignes d'une canne à pêche, dont les virgules seraient les hameçons, non me lire, à travers la peau transparente, c'est encore autre chose.

PENDANT QU'ON S'ABSENTE

 

La longue file des amants désireux, devant la cathédrale immense de l'amour frétillant, n'ont pas conscience de ce qu'il se passe au même moment, dans le gris des nuages. S'ils le savaient, ils n'iraient pas se marier. Car l'amour tel que je le conçois, et tel que je me le suis réinventé, ne passe aucune porte, sûrement pas celle des cathédrales, ni des blanches mairies, aussi grandes soient-elles. Et les petits croisillons d'ailes provoquent un bruit bien tendre et je les entends, et j'aime bien leur tirer les ailes. Les petits amants ont-ils conscience de l'immensité de l'univers ? Je frétille d'impatience en imaginant le beau temps percer la membrane fragile du ciel noir. L'inverse serait vrai aussi. Mais pour l'heure, j'attends demain pour être vraiment malheureux. Des enfants s'amusent, en plein feu de l'action et je contemple cette joie gracile, comme si je la faisais mienne. Comme on se l'imagine.

 

 

 

Le 11 Août 2005, aux environs de huit heures du matin

 

LA SOIF INASSOUVIE

Ta main caresse la vitrine de ta mémoire, constellée de mannequins magnifiques et immobiles, comme en attente, de bijoux, de perles rares, de vieux livres poussiéreux... Tu fouilles, sans cesse en toi, à la recherche d'une substance jusqu'alors inconnue, tu prends les mirages dans tes bras. Devant la rue commerçante de la vie, la vie nonchalante, je te voyais regarder les bibelots de tes petits commerces d'intérieurs, une boîte de médicaments, tout un tas de choses... La boutiquière de ta mémoire venait arranger les poupées, aérer les cheveux, fabriqués à partir d'une authentique crinière de cheval. Est-ce que le cheval avait vécu pour ceci, pour léguer ses tresses de crin aux petites filles qui jouaient, de leur peigne, à émasculer d'innocence ces petites poupées sans un pli ? La boutiquière minutieuse de ta mémoire venait réarranger la vitrine pour son unique client de la journée, toi, qui passeras des heures à contempler la nature morte, à lui donner vie par le mécanisme mystérieux de ton imagination. On aperçoit un coffre diaphane, où gisent des personnages que tu n'as pas connu. Penchée au-dessus de lui, une ombrelle miniature, à la chinoise, de la même sorte que celles qu'on plante parfois dans les glaces luxueuses, ces glaces pleines de neige. Elle semble protéger quelque chose, elle n'est certainement pas là pour faire de l'ombre, ni même pour enjoliver un paysage déjà tant enrichi.
La petite ombrelle s'est plantée là comme un drapeau, pour marquer son territoire, et au-dessus d'elle, en caractères d'industrie, on peut lire, comme une plume ou un insecte si léger qu'on le penserait sans cesse en instance de s'évader dans les airs, "Je ferme les yeux" et la crainte de le voir s'échapper nous rend sa présence plus vive encore.

 

Un auteur est, de toute manière, un rêveur qui avance dans la nuit

 

Assoupi dans un coin, le paradis rêve de moi