Photo © Jérôme Sevrette

 

LE JEU

 

Tu donneras de l'amour.
S'investir tout en étant détaché. C'est bien possible, il s'agit seulement de prendre une forme élastique. Je ne dépendais pas du verbiage, pour maintenir ma vie sociale, la preuve, il m'arrive parfois de m'en éloigner pendant quelques semaines, et, malgré un manque tout à fait normal, je m'en fous. Je peux rester (un certain temps, peut-être pas toujours) sans écrire.
Je le répète quand même: je ne suis pas aussi naïf que j'en ai l'air, je ne suis pas névrosé au point de croire que la vie est ici, dans les phrases. Loin de là. Loin d'ici...

Tu feras attention à lui.

Il sera partout, autour de toi
Je pense que tu serais surpris d'entendre qu' il s'agit pour moi d'un jeu, mais d'un jeu très sérieux. Au même titre que jouer de la musique devant un auditoire sourd. Ou de se déshabiller devant les aveugles. La littérature, n'est-ce pas s'adonner à l'exhibitionnisme au royaume des aveugles ? Tu prends certains risques, parfois, mais tant mieux.

Tu tourneras ton visage dans toutes les directions.

C'était dans une salle de concert, une chanteuse par exemple, vocalise devant une foule d'inconnus, des chansons personnelles, avec des "je"...Ultra narcissique. Elle parage son intimité. Je me dis qu'elle chante rien que pour moi, en regardant les différents ornements du plafond. Et ce "je" prend une tout autre dimension.

Tu devrais y croire.
L'idée de virtualité, est-ce que ce n'est pas accorder à cette machine une importance qu'elle ne devrait pas avoir ? Séparer le virtuel et le réel, est-ce que ce n'est pas créer une névrose ? Est-ce qu'elle n'est pas incrustée dans la vie, comme n'importe quel autre objet matériel ? N'importe quelle technologie ? Est-ce qu'on parle du monde des voitures comme d'un monde à part ? Un monde virtuel ? Comme si l'écriture, tracée sur un bout de papier, à la poursuite du lecteur inconnu, n'était pas déjà la virtualité. Est-ce qu'écrire n'est pas être en plein cœur de la virtualité ? Un paysage au milieu de plein d'autres paysages, une technologie qui peut être magnifique.

Tu ne reçois pas.
Émotion, je me demande ce que tu fiches dans l'art. Tu fascines, tu décourages. Tu t'éclipses. Il me semble que c'est toi qui lui donne cette force d'attraction, émotions suscitées, ou subtilité entre le jeu et la sincérité, dans l'investissement/détachement. La vie quotidienne n'en est pas moins un jeu de rôle. C'est mettre son chapeau et jouer à faire l'homme. Un jeu de milles personnalités.

Tes portes sont closes.
Tu plantes des graines dés aujourd'hui, elles germeront un peu plus tard...
Évidemment ça fout la trouille, petit poucet, qui va s'enfonçant dans les bois, en égrenant des morceaux de sa personne, tu risquerais d'être avalé par n'importe qui, de te perdre dans les fourrés. Alors, c'est mieux de rester timide, dehors, sur la rive, à l'orée de la forêt, et de ne rien explorer, ni sa personne, ni l'autre, se préserver dans un endroit froid, sec, cloisonné. Puis s'avilir. En attendant la mort. Comme dans ce qu'on veut bien appeler un réel : un lieu épuisé, non créatif, rempli de trucages, du temps perdu à raconter des choses et d'autres. Qu'importe s'ils sont faux si toi, tu es vrai. Si tu donnes de ta personne, tu es toujours dans le vrai.