UNE JOURNÉE ORDINAIREMENT EXTATIQUE

 

 

9h - au sortir du rêve l'homme ouvre les yeux comme il le peut pour aller d'un monde vers l'autre. Souvent difficilement, parce qu'avant même de s'être rendu compte qu'il venait de s'éveiller, l'esprit déjà rappelle à lui quantité de données qui s'apparentent à la souffrance, c'est à dire à la vie, à la pénible vie.
Heureusement, l'habitude aidant, l'homme apprend à moins penser et à laisser ses mécanismes inconscients effectuer les tâches les plus ordinaires. Allumer la lampe, s'habiller... Malheureusement l'homme ne peut pas se prélasser dans un sommeil infini, et il faut se réveiller, effacer le rêve pour aller prendre le costume de la journée, ses habits, c'est à dire son costume de somnambule parmi tant d'autres. L'homme est un grand acteur, il apprend très tôt à savoir comment il doit faire semblant d'exister. Au matin de la vie, on lui offre une masse indistincte et étrange de souffrances, soupoudrées ça et là par quelques rares instants lumineux et de données aux noeuds inextricables, à lui de se débrouiller avec tout ça.
Tout le monde n'a pas la chance non plus de se réveiller chaque matin près de la mer avec le bruit des vagues, des mâts des navires. Il n'a pas non plus toujours la chance d'être réveillé par le tintement des oiseaux qui passent d'une branche à l'autre battant frénétiquement des ailes, et faisant scintiller les chants sous les vapeurs jaunes et blanchies du soleil.
Au sortir du rêve l'homme n'a pas tout à fait rhabillé son esprit, à ce moment il ne sait donc pas qu'il existe, il n'est pas encore lui-même. Pour le moment il n'est qu'un être en gestation, comme s'il ouvrait les yeux sur le monde pour la première fois mais attention, cet état ne dure qu'une fraction de seconde (avec l'âge il durera moins longtemps, il ira s'évanouissant jusqu'à presque devenir un mythe). À cet instant, on pourrait presque dire qu'il est vivant.

Mais très vite les nombreuses années que l'homme traîne derrière lui vont revenir placer leur emprise. Sa personnalité, évanouie on ne sait où le temps de la nuit va revenir planter son drapeau en lui. Les souvenirs par millions vont retourner dans leur lit. L'homme reprend le cours de son existence à l'endroit où il l'avait laissé, par une espèce de miracle qui se reproduit chaque matin à son insu. Avec ce qu'on nomme trop facilement la vie, qui retourne en lui, viennent aussi en nuées tous les soucis, les ténèbres de son existence qui n'est déjà qu'un semblant vague d'existence.

A la télévision, à la radio, on lui promet le bonheur. Une voix en lui, certainement, lui dit d'y croire. Mais attention, pour atteindre ce bonheur là, il faudra avoir un peu peur, il faudra bien faire comme on dit, et pas autrement. Il ne lui reste pas grand-chose à cet homme alors un peu de promesse de bonheur, comme un rideau de poussière d'or qui tombe devant ses yeux, ça ne se refuse pas.

Par la suite, un nouveau miracle se produit. Par un curieux mélange de rendre-fière-maman, de justification de l'existence, de l'être, de sa présence au monde, de dérobade pour se cacher de l'ennui et de la mort, il va sortir dans la rue et se mêler à ses semblables. Malheureusement, tout ça n'est déjà plus un jeu pour lui, ce serait plutôt quelque chose de très sérieux. On ne joue pas avec la justification de notre présence au monde, il faut en montrer aux autres, il faut devenir. Devenir... Le fait de vouloir devenir, n'est-ce pas là la preuve qu'au jour d'aujourd'hui, notre homme n'est pas encore ?
Heureusement, notre notre homme à un travail. Stable, un CDI. La peur du chômage est dont légèrement apaisée chez lui. Peu importe son travail. Le plus important est qu'il se donne l'illusion de faire quelque chose d'un tant soit peu important. Il n'en est rien bien sûr, puisque son travail ruine littéralement sa vie. Il ne sait pas encore que l'idée du travail et du chômage appartiennent déjà à une société du passé. Il ne le sait pas, puisqu'on lui rabâche les oreilles en continu avec ces problèmes-là.
Ce qu'il ne sait pas non plus, c'est que le travail (c'est à dire cette activité nécessaire à une poignée d'hommes pour qu'ils puissent maintenir leur pouvoir sur les autres hommes) est de moins important pour ceux qui détiennent les clefs du monde. Il n'est donc même plus un exploité, il est un résidus d'exploité.
Un résidus d'exploité qui mène son semblant de vie.

Notre homme a horreur de ceux qui ne se lèvent pas le matin, de ceux qui "profitent du système de la sécurité sociale".

Notre protagoniste est un homme de bien, qui est contre le travail des enfants, l'exploitation de l'homme par l'homme, etc.

Il ne croit plus beaucoup en la politique (sans bien savoir pourquoi), mais ira quand même voter pour Nicolas Sarkozy car pour lui il est un peu comme un zidane de la politique, il trouve qu'il a l'air sûr de lui et qu'il améliorera l'image de la France à l'étranger.

Il arrive à notre homme de glisser quelques pièces dans les mains d'un pauvre, avec humilité. Il le fait car il se sent bien, par la suite. Il est conforté dans l'idée d'être quelqu'un de bien.

 

11/09/06