Un voile sur mes yeux qui me cache le monde. Un nuage charbonné qui embue mes pensées et qui s'agite près de moi. Comment le percer, quel stratagème devrais-je encore trouver ? De quelle aide extérieur aurais-je droit ? Dois-je me fondre dans la solitude et me mêler avec le lent désenchantement de celui qui aurait échoué ? Je ne veux pas de cet esprit de revanche sur la destinée, propre à ceux qui ont rendu les armes. Je ne me suis pas encore rendu. Même sous un monceau de cadavres, de cendres et de désillusions, j'aimerais croire que moi, fantôme égaré parmi les autres fantômes, je saurais encore remuer d'abord un doigt, une main, un bras, puis le corps tout entier pour me relever. L'espérance n'est pas loin, qui brille. Sans elle nous serions moins que des fantômes.
J'aimerais retrouver cet ancien brasier qui dort, ce feu maintenant refroidi. J'aimerais jeter hors de moi quelques cendres, nettoyer un peu les vieux os, y glisser quelques feuilles d'écriture et puis y mettre le feu. Je rêve d'un incendie qui monte jusqu'au ciel, un feu de joie comme on en a jamais vu. Assez haut pour illuminer encore quelques étoiles. Je voudrais remonter dans les phares, les ranimer. Guider encore quelques vieilles pensées perdues à retrouver leur chemin, quelques étincelles lancées tout droit en direction de l'avenir. Je rêve de scintillements dans la nuit.

Ne cesserons-nous jamais ces jeux de la tristesse éperdues et des larmes qui n'en finissent pas de nous bercer ? Quel est ce trait noir qui semble délimiter notre existence ? Ce long ennui, cette ivresse de la douleur amoureuse qui n'en finit pas. Un matin j'irai répandre nos douleurs sur une plage brûlante, et le soleil se chargera de les incendier. Ô grand feu de joie, quand te décideras-tu à pluvériser dans les airs ces promesses et ces mots à demi-prononcés, ces non-dits, pour nous laisser entrevoir un peu de liberté ? Qui le premier a affirmé qu'il fallait avoir peur du bonheur, et se laisser vivre et chuter lentement. Avec quelques rêves éparpillés ça et là, comme des lueurs vaporeuses. Etrange combat perdu d'avance, mais un peu gagné aussi, par la même occasion. Beau combat qui n'est pas vain, que celui de se mesurer au vent. Un matin devrons-nous partir, le coeur serré, malheureux de n'avoir pas su dire les choses, et d'avoir aimé sans aimer.

Etranges êtres qui partent à la recherche de ce qu'ils tiennent déjà dans leur mains. En auront-nous fini, de ces jours qui se lèvent sans jamais vraiment se lever. De ces journées qui n'en sont que de vagues simulacres. Ces tentatives avortées, ces enterrements avant l'heure. Etranges êtres qui souffrent une douleur qu'ils ont eux-mêmes désiré en secret.

Un matin, notre étrange voyage touchera à sa fin, nous n'aurons plus de billet en poche pour un nouveau départ. Et alors, que dirons à l'étoile, lorsqu'elle nous demandera si nous avons fait bon voyage ? Une feuille détachée de son arbre, et qui est lentement venue caresser le sol. N'était-ce que cela ? Les lèvres bredouillantes, quand il s'agira de dire si nous avons vécu ou non, quelques cicatrices et torpeurs laissées en héritage à l'océan du temps, qui les avalera, sans doute. Pour quelques petites peurs, nous avons laissé choir la vie ; nous-même et la sève, qui nous servait auparavant de sang, deviendrait eau morte à jamais ?

Etrange vie, constellée de prisonniers séparés les uns des autres par des murs aussi épais que leur chagrin. Etrange destin, dans lequel il nous faut sans cesse voir l'impossible dans le possible. Mystérieuse, où les enfants que nous traînons en nous sont comme des cadavres. Nous mimons maladroitement la vie. À quel âge, sous quelle latitude nous déciderons-nous à vivre dans le feu, c'est à dire, à vivre pleinement, enfin délivrés ?

 

 


06 Juillet 2006