SOLEIL SUPPLÉMENTAIRE
(Prologue)

 

 

Tout est fichu mon amour, nous ne nous verrons jamais. Ni les fruits de la passion, ne les aurores. Fini l'espoir, disparu dans les buissons. Et tous le cortège d'insectes craintifs. Fini les lucioles, les beaux temps, je n'ai plus d'espoir, regarde, je l'ai tout brûlé. Fini les réconforts, mon ciel est noir, mes terres, désolées, je mourrai comme chacun, croyant avoir vécu, croyant avoir aimé, je mourrai épuisé de poursuivre la vie sans l'avoir connu. Je l'ai regardé fuir des yeux. Mon sablier était si plein de patiences, mais il n'était pas illimité. Pourquoi, je ne saurai jamais.

 

 

 

Une voix, dans les arbres :

Allons, tu t'inventes encore du désespoir. Cette tristesse fait partie de ton plaisir de vivre, ne fais pas l'idiot, tu le sais très bien. Que ferais-tu de ton pauvre toi, s'il n'était pas recouvert d'un peu de cendres. Que ferais-tu de ta joie constellée, de tes moments où tout s'éclaire, si la nuit ne venait pas t'embrasser, un peu. Que pensais-tu, que la vie pourrait s'apprendre aussi facilement ? Être saisie d'une main, dès le matin de ton voyage, sans le moindre mal ? Que viendrait faire la vie, avec quelqu'un comme toi, qui pense déjà tout savoir ? Ce qu'elle veut, c'est t'attirer à elle, pour que jamais tu ne te lasses. Elle te fera attendre jusqu'à la dernière minute. Elle va prendre ton souffle, te brûler vif, si tu le veux, la vie ne fait rien d'autre que de répondre à ton profond désir, ce désir même, celui-là que tu ignores. Si tu es triste, c'est que tu as envie de l'être. Regarde bien, tu n'as rien échoué. Ce que tu as voulu, tu l'as maintenant. Il est là, dans tes mains, et maintenant tu veux te plaindre de ne pas le posséder, alors qu'il est déjà en toi ? Et la vérité, penses-tu vraiment qu'elle existe ? Crois-tu encore en de telles bêtises ? Mais la vérité, je vais te la raconter, moi, la vérité, la seule qui vaille, c'est qu'il n'en existe aucune. Et la vie te dénude.

La vie fait de toi quelqu'un de seul et malheureux ? Même cela, ce n'est pas vrai. Les termes qui te décrivent sont réversibles à l'infini. Exprime ta solitude, et je te montrerai que tu n'es pas plus seul qu'un grain de sable dans un désert. Dis-moi que tu es banal, vain, et je viendrai choisir un grain de sable, au hasard, dans le désert, et ce grain de sable ce sera toi. Et tu comprendras que tu n'es ni seul ni malheureux.
Si tu venais me dire que tu es perdu, je te répondrais que oui, tu es infiniment perdu. Et chaque jour qui avance te rendra plus perdu encore. Il est bon qu'il en soit ainsi. Car plus tu es perdu, plus cela signifie que tu t'éloignes de tes mirages, et plus tu te rapproches de la vie. Un jour, quand tu auras enfin touché le soleil, cela voudra dire que tu as trouvé la mort. Et tu n'auras plus à chercher, car je serai là, devant toi. Tu verras alors que tout était vain, mais à la fois, magnifique.

Penses-tu encore, parfois, que toutes ces choses existent par le seul fruit du hasard . Certaines nuits, n'es-tu pas surpris, lorsque tu t'éloignes du monde pour prendre une immense distance, n'es-tu pas surpris de te dire à toi-même "pourquoi cela, plutôt que le néant" ? Dès lors, je sais moi, je connais cette certitude qui monte en toi, comme un soleil, je sais parce que tu as pleinement raison, lorsque tu te dis que rien de ce monde n'existe véritablement, qu'il ne s'agit que d'un long rêve, oui, lorsque tu dis cela, tu as raison.

Mais le matin apparaît déjà, qui vient refréner tes propensions à l'infini. C'est le soleil, le visible cette fois, qui vient, qui te brûle, qui te tire de ta torpeur. Alors tu t'éveilles, et c'est l'ordre humain qui te rappelle, qui t'éloignes de ton sommeil. Tu es loin maintenant du rêve de la nuit, c'est le monde qui prend le dessus. Cette fois, tu ne peux t'empêcher de te dire que toutes ces choses visibles sont bien réelles, et moi, je te comprends, je ne peux faire autrement que de te dire que tu as pleinement raison, lorsque tu dis que le monde existe.

 

 

zeio

29/07/05